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Auteur Discussion: [Journal] Loin des yeux...  (Lu 7539 fois)
Mer 10 Sep 2008, 11:15
rikswaiz
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M'enfin!?



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Ça y’est ! J’ai enfin trouvé du papier. C’est fou ce qu’on trouve dans cette épave…
Une belle branche de noyer bien sèche taillée en pointe, un feu de camp et le tour est joué ! Depuis le temps que je me demande comment le tuer… le temps. Avec tout ce qui m’est arrivé depuis l’accident, j’ai de quoi voir venir.


L’atterrissage

J’étais tranquille, j’étais peinard, comme disait l’autre…
Je sirotais ma triple vodka orange en matant distraitement le déhanchement de l’hôtesse qui virevoltait d’un passager à l’autre, le même sourire mielleux figé sur les lèvres. Dans le casque, la basse lourde et funk de Cymande prenait peu à peu les commandes de mon cerveau fatigué. Voyage en première classe, une semaine de « formation » aux frais de la boîte à l’autre bout du monde. Toute une semaine loin de ma peste de femme et de la crise d’adolescence de ma fille, que demander de plus ? J’étais le plus heureux des hommes.

L’hôtesse servait une coupe de champagne à un Russe rougeaud dont le regard lubrique plongeait allègrement dans le décolleté de la jeune femme lorsqu’une première secousse se fit sentir. Oh, pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais suffisamment pour faire hurler de frayeur tous les passagers, moi compris. L’avion penchait imperceptiblement sur la gauche et continuait d’être secoué de légers spasmes. L’hôtesse tombée sur les genoux de l’homme d’affaires russe se releva tant bien que mal et se précipita dans le cockpit – écrasant au passage le pied de celui qui avait dû en profiter pour laisser traîner les mains. On entendait le brouhaha monter de l’arrière de l’avion, où s’entassaient des dizaines de retraités partis cultiver leur cancer de la peau sur une quelconque île paradisiaque. La rumeur enflait et suintait à travers la porte qui séparait la plèbe des nantis de première classe : un réacteur s’était apparemment brusquement éteint.

Chers passagers, suite à un problème technique inconnu, le moteur 2 s’est éteint. Nous vous demandons de garder votre calme. Le commandant de bord effectue à présent le nécessaire pour rétablir la situation. Veuillez rattacher vos ceintures, d’autres secousses ne sont pas à exclure.

La voix de l’hôtesse ne trahissait aucun sentiment. Pourtant, lorsqu’elle réapparut, je sus immédiatement que je ne devais pas me fier aux paroles réconfortantes qu’elle égrenait ça-et-là aux passagers qui l’alpaguaient. Son sourire était désormais crispé et ses yeux emplis de crainte et d’appréhension.
Une seconde secousse beaucoup plus violente me fit me soulever de mon siège et me remonta l’estomac comme jamais. L’hôtesse fut projetée contre un siège vide et s’y cramponna comme si ça vie en dépendait. Ses doigts fouillaient fébrilement à la recherche de la ceinture de sécurité. L’avion piquait maintenant sérieusement du nez et mon corps était littéralement projeté vers l’avant. Peu à peu, l’avion reprit malgré tout sa position horizontale.
Cette fois, c’est le pilote qui prit le micro.

Mesdames et Messieurs, le second moteur est à présent hors d’usage. Nous avons été contraints de couper l’alimentation suite à un début d’incendie dans le compartiment moteur. Nous allons entamer une procédure d’atterrissage d’urgence. Veuillez garder votre sang-froid et adopter la position de sécurité.

Les cris venus de l’arrière avaient redoublé et le spectacle devait être digne des pires films catastrophes jamais produits par Hollywood. À l’avant, l’hôtesse avait déjà pris position, la tête entre les genoux, le gilet de sécurité sur les épaules. Le gros Russe se signait tant qu’il pouvait et implorait Dieu, la sainte vierge et toutes les divinités possibles. Par le hublot, je voyais l’océan, immense, à perte de vue. Et dire que je n’ai jamais appris à nager…
Je compris que je n’avais plus rien d’autre à faire que d’imiter l’hôtesse. J’entendais les prières du Russe s’accélérer à mesure que l’avion descendait.
La terreur s’empara alors de moi. Une seule pensée me venait à l’esprit : « Je ne sais pas nager ».

Mes parents, ma femme, ma fille, ma maison au bord de la rivière, les promenades à vélo, le foot avec les copains, la vieille ferme de l’oncle Henri, le premier baiser échangé avec Katia dans les toilettes de l’école, la photo de classe où ce crétin de Cédric me fait les oreilles de lapin, moi perdu sur la plage à la recherche de mes parents, moi en haut des escaliers m’apprêtant à tout dévaler sur mon tricycle… Toutes ces images et bien d’autres s’entremêlaient devant mes yeux dans un chaos indescriptible.

Puis survint le choc, violent et assourdissant.


Demain, je vous raconterai comment je fus extirpé de ma torpeur en pleine jungle par un cochon sauvage qui me faisait les poches…

« Dernière édition: Mer 29 Juin 2011, 10:01 par Lline »
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Réponse #1 Jeu 11 Sep 2008, 09:04
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M'enfin!?



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Le réveil

Je ne saurais dire combien de temps je suis resté évanoui. Quelques heures ? Plusieurs jours ? Dieu seul le sait…

Toujours est-il que je fus ramené à la réalité par une spécialité locale : un gros cochon sauvage tout suintant me secouait vivement la jambe de son groin humide dans l’espoir de sortir de mes poches le paquet de pistaches que je ne manque jamais d’emporter, où que j’aille. Difficile de dire qui de nous deux fut le plus surpris lorsque j’ouvris les yeux. Mon instinct me fit reculer d’un bond – ce simple mouvement me fit également comprendre que je devais avoir quelques côtes endommagées – et mon vis-à-vis fit de même, me scrutant de son regard ahuri. Il m’observa encore quelques secondes, visiblement déçu de me voir encore en vie, me souffla une bonne fois son haleine fétide dans la figure avant de disparaître discrètement dans un buisson touffu.

Où suis-je ? Où est l’avion ? Où sont les autres ?

Tout autour de moi, des arbres à perte de vue sur 360° à la ronde. J’apercevais à peine quelques recoins de ciel bleu au travers la canopée. Des tas de bruits plus étranges les uns que les autres parvenaient à mes oreilles encore bourdonnantes. J’avais un mal de crâne comme je n’en avais plus eu depuis mes vingt ans, fêtés comme il se doit par une cuite à la vodka frelatée dans un bouge de Moscou. Malgré les douleurs qui me lançaient dans les côtes, je parvins tant bien que mal à me relever. Le temps que ma vue se stabilise, j’aperçus entre deux baobabs un épais nuage de fumée noire filant vers le ciel. Sans réfléchir, je me faufilai entre les branches et les fougères épaisses dans la direction indiquée par la fumée. Après quelques minutes épuisantes, je découvris enfin la scène d’apocalypse au milieu d’une clairière.
Le Boeing 747 était littéralement coupé en deux – à hauteur de la séparation entre la première classe et la classe économique –, arrêté dans sa course folle par un rocher plus abrupt que les autres. De grosses flammes s’échappaient encore de la partie arrière, presque entièrement calcinée, tandis que la partie avant, qui avait prolongé sa route sur quelques mètres, avait échappé au feu. Je ne pus m’empêcher de penser qu’une fois de plus, le destin souriait rarement aux plus pauvres.

De la partie intacte, je vis un singe au nez difforme fuir à toutes enjambées, des dizaines de pigeons s’envoler par les hublots brisés et même une chèvre s’éloigner lentement en broutant un lambeau de vêtement. Je voulus m’approcher de la carcasse, y pénétrer pour voir si d’autres survivants m’y attendaient, mais quelque chose de plus fort que moi m’en empêchait. Je suivis alors machinalement des yeux la colonne de fumée qui s’élevait du compartiment en feu quand mon regard fut imperceptiblement attiré par quelque chose dans les arbres. Je sursautai d’effroi ! Perchée sur un baobab, une panthère noire me dévisageait, les pattes et la gueule ensanglantée posées mollement sur le cadavre de mon voisin de cabine russe… ou plutôt ce qu’il en restait !

À cet instant, c’est mon instinct de survie qui prit les rênes de mon cerveau. Oubliée la douleur dans les côtes, oublié le mal de tête lancinant, je pris mes jambes à mon cou et ne m’arrêtai qu’une fois sur la plage, un lieu qui me semblait bien plus sûr que cette jungle hostile.

Demain, je vous raconterai comment une colonie de crabes a failli faire de moi un unijambiste.

« Dernière édition: Ven 28 Nov 2008, 21:40 par rikswaiz »
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Réponse #2 Ven 12 Sep 2008, 20:53
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M'enfin!?



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Serre-moi la pince !


J’arrivai hors d’haleine sur une plage de sable fin jonchée de rochers aux silhouettes difformes. À peine arrivé, mes jambes lourdes se dérobèrent et je tombai à quatre pattes, épuisé par cette fuite éperdue. Tandis que je cherchais vainement mon second souffle, l’image du Russe déchiqueté me revint. Cette vision d’horreur ne cesserait plus de me hanter. Pourtant, peu à peu, je parvins à reprendre mes esprits et tentai de mettre de l’ordre dans mes idées.

…un avion qui se crashe au milieu de l’océan, une jungle hostile où se promènent en liberté singes, chèvres, panthères et je ne sais quoi encore, pas la moindre route, pas l’ombre d’un pet d’une trace de civilisation…. Si ce n’est pas une île déserte, ça y ressemble vachement…

Soudain, un grondement sourd retentit comme sorti des entrailles de la terre. Mon estomac criait famine et m’implorait de lui fournir illico presto quelque substance nutritive ! Dans un réflexe tout pavlovien, je me mis à triturer ma poche gauche à la recherche de mes salvatrices pistaches. Mais Ô rage, Ô désespoir, mes friandises préférées avaient dû tomber pendant mon sauve-qui-peut et finir dans l’estomac de je ne sais quel glouton. Pourtant, il fallait absolument que je me cale quelque chose sous la dent.
Je rassemblai alors mes dernières forces et me relevai, non sans mal. Au loin, j’aperçus à la lisière de la jungle quelques buissons touffus d’où semblaient émerger de petits points rouges. Des baies ? Ventre affamé n’ayant point d’oreilles, je n’écoutai pas ma conscience qui me susurrait qu’il y avait neuf chances sur dix pour que ces fruits soient toxiques et m’empiffrai tant que je pus. Pas de quoi me rassasier, loin de là, mais suffisamment pour faire taire mon estomac. Une fois les buissons pillés, je posai mes fesses endolories au pied d’un arbre géant et tentai de réfléchir à ma situation.

…si je suis bien sur une île déserte où pullulent les bêtes sauvages, il ne me reste d’autre solution que de me construire un abri et d’attendre le passage d’un avion, d’un hélico, d’un bateau… Mais si personne ne vient ? Je ferais peut-être mieux de partir à la recherche d’autres survivants…

La première crampe me lacéra l’estomac avec une violence inouïe. D’autres suivirent, plus intenses encore. Puis, tout s’accéléra brutalement. Ma vue commença à se troubler imperceptiblement, puis de plus en plus fort. Je sentis les premières nausées et finis par vomir malgré moi mon casse-croute. Pour finir, je fus littéralement plaqué au sol, incapable de bouger la moindre partie de mon corps. Pour la deuxième fois en quelques jours, je m’évanouis – ce qui n’était jamais arrivé à mon gracieux petit corps de grenouille en 43 ans de bons et loyaux services.

Si je me souviendrai ad vitam æternam du regard ahuri que me lança le cochon sauvage lors de mon premier réveil, je ne suis pas près d’oublier non plus cette nouvelle rencontre avec la faune locale. À l’heure où j’écris ces lignes, j’en porte encore les stigmates. Dans un premier temps, je ne ressentis rien d’autre qu’un léger fourmillement dans les jambes. Le soleil m’aveuglait et j’étais incapable de soulever les paupières. Le fourmillement se transforma peu à peu en picotement désagréable, concentré sur la jambe gauche. Lorsqu’enfin je parvins à ouvrir les mirettes, je découvris une colonie de crabes voraces plongeant joyeusement leurs mandibules dans la chair de ma jambe meurtrie.
(N.B. : Pourquoi la jambe gauche ? Le mystère reste entier… Après tout, les crabes aussi ont le droit d’avoir une opinion politique…)
Des dizaines de crabes écarlates s’affairaient sur ma pauvre jambe et toute une flopée de leurs congénères arrivait de la mer, probablement attirés par un tel festin. La chair était à vif, brûlée par le soleil et tailladée en tous sens. Pourtant, je ne ressentais presque pas de douleur. Et pour cause, j’étais à moitié paralysé ! Je pouvais uniquement bouger le haut du corps. Heureusement, la plage était truffée de galets et je me mis à en balancer frénétiquement sur mes assaillants. Saletés ! Foutez-moi l’camp d’là ! Retournez bouffer vos crevettes ! Quand le dernier de ces nécrophages battit enfin en retraite sous une pluie de caillasses, je reculai sur les fesses en prenant appui sur les mains jusqu’à ce que mon dos rencontre le tronc d’un cocotier. Avec une feuille géante, je frottai délicatement les plaies pour constater les dégâts. Ces sagouins m’avaient drôlement amoché ! Pour éviter l’infection, je me confectionnai vaille que vaille un pansement à l’aide de feuilles de cocotier et d’une nervure pour lier le tout.
Une seule pensée me traversa l’esprit : surtout, ne plus tomber dans les pommes.

Au prochain épisode, je vous raconterai comment je me fis péter la panse en avalant une oie entière.

« Dernière édition: Mar 05 Mai 2009, 10:49 par rikswaiz »
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Réponse #3 Lun 22 Sep 2008, 21:45
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L’oie de la jungle

Après tous ces événements, un petit peu de repos me fit le plus grand bien. Je restai donc là, adossé au cocotier, à reprendre des forces tout en m’efforçant de rassembler mes idées et de concevoir un plan de survie. Au bout de plusieurs heures de réflexion intense, mon plan de survie s’avéra pour le moins sommaire : manger, boire et trouver un abri où je pourrais soigner ma jambe et éviter de servir de repas aux fauves du coin. Une conception toute néanderthalienne de la vie, somme toute…
Sauf que… sauf que, mais oui ! Frénétiquement, je me mis à fouiller la poche intérieure de mon veston et en sortit victorieusement le briquet que ma garce de femme m’avait offert pour mes trente ans ! J’eus alors une pensée inquiète – et ô combien absurde – pour les miens… étaient-ils en sécurité ? Allaient-ils s’en sortir sans moi à la maison ? Le frigo était-il suffisamment rempli pour assouvir la boulimie compulsive de ma chère adolescente ?

À tâtons, je rassemblai quelques branchages et quelques feuilles de cocotiers. Prenant appui sur une branche plus solide en forme de Y, je m’aventurai dans les sous-bois et ramenai suffisamment de bois sec pour entretenir un feu pendant une nuit. Tandis que j’observais un régime de bananes en me demandant comment j’allais bien pouvoir le faire tomber, j’entendis un craquement suspect dans un fourré. Je restai figé, comme tétanisé, persuadé qu’une panthère, un ours ou un tigre assoiffé de sang, la bave aux babines et les crocs acérés, allait pointer le bout de son museau (NB. : ce n’est qu’une heure plus tard que je me rendis compte que je m’étais tout bonnement pissé dessus). Mais quand je vis cette oie grasse et dodue se dandiner avec l’insouciance d’une collégienne dans ma direction, mon instinct de chasseur, enfoui au plus profond de moi par des années de conditionnement de supérette, refit brusquement surface. Tapis derrière le tronc du bananier, je saisis la branche qui me servait de canne par une extrémité et l’abattis violemment sur la caboche du volatile. Mais la bête était coriace et moi fébrile. Mon coup n’avait pas été fatal et je sautai sur l’animal avant qu’il ne prenne la fuite. S’ensuivit alors une lutte épique : moi tentant vaille que vaille de tordre le cou à mon dîner, lui se débattant à coup d’ailes et de bec pour sauver ses plumes. Vu de l’extérieur, le combat devait être digne des plus grands moments d’ultimate fighting – pas de règles, pas d’arbitre, tous les coups sont permis. Au final, malgré les coups de bec dans le bras et les coups de pattes et d’ailes au visage, je parvins à l’immobiliser en usant de mon poids et lui fracassai le crâne sur un rocher. Mon karma venait probablement d’en prendre un sacré coup, mais c’était le cadet de mes soucis ! Mon repas était assuré !

Je me surpris à saliver comme un porc pendant la difficile séance de déplumage. À mesure qu’apparaissait la chair ferme et rosée, les lamentations de mon estomac redoublaient d’intensité. Depuis combien de temps n’avais-je plus mangé quelque chose de conséquent ? Après le combat ultime et le déplumage ultime, vint le supplice ultime… la cuisson. Les effluves me rappelaient peu à peu le poulet rôti du dimanche chez la grand-mère – avec une triple ration de frites et la méga-dose de mayonnaise – et je devais lutter pour ne pas céder à la tentation trop rapidement.
Avec le recul, je crois qu’aucun repas ne me restera gravé en mémoire comme celui-là. Viande coriace et sèche, cramée par endroit, crue à d’autres, le tout avec un méchant arrière-goût de poisson pas frais… Et pourtant, jamais encore je n’avais mangé avec autant de férocité, avec autant de volupté. J’étais redevenu primitif et j’assouvissais de manière primitive le plus primitif des besoins humains. Quel bonheur !

La peau du ventre tendue comme un arc, j’alimentai le feu de quelques grosses branches et m’assoupis lentement, comblé comme un gamin qui aurait vidé un saladier rempli de mousse au chocolat.

Au prochain épisode, je vous raconterai comment je rencontrai celui qui allait devenir mon meilleur ami.

« Dernière édition: Ven 28 Nov 2008, 21:41 par rikswaiz »
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Réponse #4 Ven 26 Sep 2008, 10:47
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C'est dans le besoin qu'on reconnaît ses amis

Pour la première fois depuis mon arrivée sur l’île, ce n’est pas un animal sauvage qui me réveilla de ma sieste, mais bien un furieux mal au bide. Plus une minute à perdre, il fallait que je me déleste rapidement… Stupidement, je cherchai du regard un coin tranquille où je pourrais me laisser aller à l’abri sans que personne ne me surprenne dans cette position indélicate. Rapidement, je compris pourtant qu’il serait non seulement inutile et ridicule de chercher, mais aussi et surtout risqué de perdre une seconde de plus. L’homme n’est que peu de choses quand la nature dicte sa loi.

C’est donc là, en lisière de la jungle, le pantalon sur les chevilles, une main appuyée sur un tronc, l’autre remplie de feuilles de bananier, que je me soulageai la panse. Tandis que je terminai ma petite besogne, quelques gouttes de sueur perlant sur le dessus des lèvres, j’aperçus une drôle de bête claudiquant mal que mal vers les restes de mon repas. À ma vue, l’animal s’immobilisa, m’adressa un regard que je pris pour de la compassion et se mit à renifler prudemment la carcasse de l’oie qui avait fait mon bonheur quelques heures plus tôt.

Je n’avais encore jamais vu de chien pareil de ma vie. « Chien » est d’ailleurs un bien grand mot… On aurait dit un croisement entre un renard rachitique et une mobylette trafiquée. Le poil sale et hirsute, le pauvre devait mourir de faim à en juger par sa silhouette décharnée. Une plaie ouverte béait sur le haut de sa patte postérieure gauche et grouillait de mouches voraces. Une mauvaise rencontre probablement… Lorsque je me relevai pour reboutonner mon pantalon, il recula instinctivement en sautillant pour ne pas toucher le sol de sa patte blessée. Mais il resta là, implorant ma pitié. Touché par son sort – qui aurait pu être le mien –, je lui jetai la carcasse. Je crus lire un peu de gratitude dans son regard avant qu’il ne s’affale sur le sable pour dévorer tripes, tête et os.

J’ai toujours détesté les chiens, et les animaux en général, allez savoir pourquoi… Mais celui-ci avait quelque chose de spécial, quelque chose d’humain au fond de l’œil. Aucun doute pourtant, il s’agissait bien d’une bête sauvage. Et pourtant…

Je l’observai quelques temps déchiqueter les os de la carcasse avec une précision toute chirurgicale. Puis, sans trop savoir pourquoi, je m’approchai lentement, sans gestes brusques. Au passage, je ramassai deux crabes qui avaient succombé à mes jets de pierre. Arrivé à deux mètres du chien, il m’observa un instant, méfiant, puis se replongea dans son repas. Je m’assis et lui lançai les deux crabes en guise de dessert. Mon invité devait être un fin gourmet puisqu’il délaissa les quelques os qu’il lui restait pour avaler goulument mon humble présent. S’ensuit alors quelque chose de magique que ma mémoire n’effacera jamais. Nos deux regards se croisèrent et ne se quittèrent plus pendant un temps que je ne saurai quantifier. Toujours est-il qu’à cet instant, nous nous sommes compris. Oui, « compris », vous avez bien lu. Lui et moi serions amis. Nous l’avons tous deux su intuitivement. Je m’approchai encore jusqu’à sentir le souffle chaud de son museau sur mes jambes. Je chassai les mouches qui s’acharnaient sur sa plaie et y posai une feuille de bananier que j’avais encore en main. Le chien poussa un léger gémissement plaintif, me lança un regard doux, presque reconnaissant, et se laissa caresser.

« Je t’appellerai Floyd », lui dis-je alors machinalement. Depuis, nous ne nous sommes plus quittés. À l’heure où j’écris ces lignes, il fait la sieste, la gueule posée sur mes genoux.

Au prochain épisode, je vous raconterai comment Floyd m’a une première fois sauvé la mise.

« Dernière édition: Ven 28 Nov 2008, 21:41 par rikswaiz »
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Réponse #5 Mer 22 Oct 2008, 16:29
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L’intrus

Au fil des jours et des semaines, Floyd et moi devinrent de plus en plus complices. Ça doit être ça la symbiose… Floyd devait voir en moi un être providentiel qui lui apportait nourriture et soins, sans oublier une petite place au coin du feu – un luxe que mon nouveau compagnon semblait tout particulièrement apprécier à en juger par les ronronnements de plaisir qu’il ne manquait pas d’émettre dans son sommeil. De mon côté, j’avais trouvé en Floyd un allié de choix. Ce chien n’a pas son pareil pour dénicher les sources d’eau potable et sentir qu’une proie est tombée dans un de mes pièges. Lorsque nos expéditions de chasse et de récolte de fruits lui semblent trop longues, il m’abandonne et retourne au campement surveiller les braises.

Ici, je ne peux m’empêcher de faire une digression pour remercier mes parents de m’avoir forcé à poursuivre le scoutisme. Moi, les feux de camps, les veillées et les nœuds, ça ne me disait trop rien à l’époque. Mais bon, à la longue, je m’étais habitué. Puis, vint l’horreur de la totemisation… Je rêvais d’animaux sauvages et majestueux, de kalis qui m’auraient permis de frimer un peu – je n’aurais pas craché sur un « aigle intrépide », un « couguar insoumis », voire un « loup solitaire » – et je fus baptisé « dindon étourdi ». J’étais dépité, anéanti. Plus question de me parler de grand air ou de corvée de bois ! Fini les youkaïdi, youkaïda ! Je n’aspirais plus qu’à une chose : m’affaler dans le fauteuil du salon pour regarder Magnum, Bioman ou toute autre bouillie prémâchée pour abreuver mon cerveau sans discontinuité.
Il fallut à mes parents quelques mois pour me convaincre d’y remettre les pieds.
Aujourd’hui, sans leur abnégation, je serais probablement mort, incapable d’entretenir un feu ou de fabriquer le moindre collet. Et si ma cabane, toute rudimentaire qu’elle est avec ses branchages et son toit en feuilles de bananier, tient encore debout après les violents orages qui frappent parfois l’île, c’est bien grâce aux nœuds de cabestan et compagnie !
Papa, Maman, lirez-vous un jour ces lignes ?


Mais revenons à Floyd.
Ce jour-là, une pluie dense et chaude s’était abattue sur l’île, et chaque goutte qui s’écrasait sur le sable se transformait instantanément en fumée, de sorte que la plage était envahie d’une purée de pois qui me bouchait l’horizon. Je n’y voyais rien à un mètre ! Floyd et moi, tapis au fond de notre abri, attendions que ça passe. Je me souviens que je songeais avec convoitise aux galettes au beurre de ma grand-mère. Soudain, Floyd délaissa la carcasse du vieux lièvre qui nous avait fait l’honneur du dîner et se leva d’un bond. D’abord imperceptible, son grognement se fit de plus en plus féroce.
Je vis alors ce que le chien avait senti : face à nous, une ombre difforme se frayait un chemin au travers la brume dans notre direction. Instinctivement, je songeai à la panthère et mon sang se glaça.
Pourtant, l’ombre était trop grande pour que ce fût un félin à quatre pattes.
Un ours ? Un gorille ?
Au fur et à mesure, les contours se précisaient.
À deux mètres, l’ombre s’immobilisa et se déplia de tout son long. Plus aucun doute, c’était bien un homme qui se dressait là devant moi.
- Donne-moi ton feu et casse toi d’ici ou je t’étripe !
Malgré la voix caverneuse, je reconnus très distinctement un accent picard à couper au couteau. Mais ce n’est pas tant la voix hideuse que le geste que l’homme fit pour ponctuer sa phrase qui me fit sursauter d’effroi. Sur le pas de mon abri, l’ombre avait projeté une énorme hache, à double tranchant, parsemée de gouttes de sang. Je n’en avais jamais vu de pareille !

Totalement paralysé, je vis alors Floyd s’arc-bouter sur ses pattes arrières et sauter à la gorge de l’intrus. La suite ne fut qu’un concert de cris et de grognements, de bruits de lutte étouffés par l’épais brouillard.
Puis, le silence, pesant, terrifiant.
Les mains agrippées à la hache que l’homme avait laissée derrière lui, j’attendis avec angoisse le retour du vainqueur. Le soulagement que j’éprouvai lorsque Floyd fit sa réapparition était à la mesure de l’effroi provoqué par cette visite cauchemardesque. La gueule pleine de sang, Floyd vint se poser à mes côtés, le sentiment du devoir accompli.

Une fois le brouillard dissipé, nous suivîmes les traces de sang et finîmes par découvrir, au pied d’un arbre, le corps blêmi et vidé de son sang de notre agresseur. Avec son bermuda vert pomme, son t-shirt I luv techno déchiré et sa casquette Ricard enfoncée sur son épaisse tignasse, j’eus toutes les peines du monde à croire que c’était cet homme-là qui m’avait fichu la pire trouille de ma vie.

Ce soir-là, Floyd eut droit à un lièvre et un beau gros pigeon pour lui tout seul. Et je ne serais pas étonné que le bougre soit allé se payer une tranche de dessert picard par la suite…


Au prochain épisode, je vous raconterai comment je fus contraint de passer la nuit avec un singe qui ronfle

« Dernière édition: Ven 28 Nov 2008, 21:41 par rikswaiz »
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Réponse #6 Mer 05 Nov 2008, 21:38
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Le feu sacré

Le feu ! Quelle merveille !
Aujourd’hui que j’ai fait mille et une découvertes au fil de mes expéditions, je peux l’affirmer sans hésiter : s’il y a bien une chose dont je ne pourrais me passer pour survivre ici, c’est bien le feu ! Le feu qui éloigne les fauves, le feu qui me réchauffe le corps et l’esprit quant tombe la nuit, le feu qui transforme un animal mort en un mets presque succulent.

Floyd et moi avions déjà eu plusieurs fois la mauvaise surprise de retrouver notre feu de camp éteint au retour d’une partie de chasse, piétiné par un sagouin qui n’aimait visiblement pas ça. Je me mettais alors en quête de bois sec et de feuillages pour en relancer un… jusqu’au jour où mon briquet rendit l’âme. Crétin que j’étais ! Jamais jusque-là je ne m’étais imaginé que ça arriverait un jour ou l’autre. Une fois la colère et la déception passées, je me décidai à retourner à l’épave de l’avion pour une expédition morbide : grand fouillage de poches des cadavres à la recherche de fumeurs invétérés.

À mi-chemin, Floyd s’arrêta et me fixa du regard, comme pour me dire : « Moi, j’vais pas plus loin, bonne chance ! ». Je continuai donc seul, avec toujours plus d’appréhension, mais toujours animé de l’espoir futile que je serais le premier survivant à repasser par là.

Qu’allais-je découvrir cette fois ? Un ours se repaissant d’un cadavre en putréfaction ? Une panthère aux aguets ? Un dinosaure tout droit sorti d’un film de Spielberg ?
Une jolie fille perdue et cherchant un peu de compagnie ?
Cette fois encore, l’horreur de la scène de carnage me sauta aux yeux. Ma gorge se noua. Blotti derrière un tronc d’arbre à l’orée du trou béant tracé par le Boeing au milieu de la jungle, je scrutai tous les recoins possibles.
Aucune bête sauvage à l’horizon…
Tout était calme, trop calme peut-être. Je rassemblai mon courage à deux mains et me dirigeai à pas prudents vers l’avant de la carlingue.
Puisque les ploucs de deuxième classe sont carbonisés, on va voler les riches…
En se crashant, l’avion avait piqué du nez pour s’enfoncer de quelques mètres dans le sol. Je me hissai donc sans difficulté jusqu’aux fenêtres brisées du cockpit. Puis, je basculai et tombai à la renverse dans la cabine de commandement, pile poil entre les deux sièges. Face à moi, j’aperçus le squelette du commandant de bord, reconnaissable malgré l’uniforme déchiqueté. L’odeur était âcre, mélange de cadavre en décomposition et d’excréments animaux. Une nuée de mouches s’en donnait à cœur joie sur les derniers lambeaux de chair. Devant moi, la porte de la cabine était sortie de ses gonds et tombée de biais dans l’allée centrale. Dessous, je pus reconnaître la jupe – mais pas les jambes – maculée de sang de l’hôtesse qui m’avait servi en vol.
Mais comment ai-je fait mon compte pour me retrouver à cent mètres du crash ?
J’enjambai l’obstacle pour me diriger vers le trou béant lorsque j’aperçus, au loin, un énorme tigre sortant des fourrés d’un pas nonchalant. Instinctivement, je retins mon souffle et m’immobilisai.
Ces bêtes-là ont l’ouïe et l’odorat très développés… Surtout, surtout, ne pas péter…
Trop tard, le prédateur m’avait repéré. Tout se joua alors en quelques secondes. Le fauve prit son élan et sauta sur un gros rocher à portée de la carlingue. Je fis demi-tour et me ruai vers le cockpit – faisant au passage voler en éclat le squelette du commandant de bord – et me glissai par le hublot frontal sur le nez du 747. De là, je parvins à sauter et à m’agripper à une branche de baobab et grimpai le plus haut que je pus. Par chance, une grande anfractuosité s’était formée à l’endroit où le tronc se scindait en trois parties.

En bas, le félin tournait en rond en lançant de temps à autres un grognement de mécontentement. L’animal devait avoir les crocs. Il aurait très probablement jeté le gant plus tôt si je ne m’étais pas coupé à la hanche en passant par le cockpit. Quelques gouttes de sang étaient tombées au sol, suffisamment pour aiguiser l’appétit de mon vis-à-vis. Celui-ci finit par se coucher, léchant distraitement la petite flaque de sang.
Je dus bien attendre une heure avant qu’un événement inattendu ne vienne interrompre notre jeu de patience. Surgi de nulle part, un singe au pelage roux et au nez difforme s’approcha en vociférant des cris barbares et en frappant la branche de ses mains. Arrivé à deux mètres, il s’immobilisa, jeta un regard vers le tigre qui s’était relevé, lança un dernier cri et s’installa sur l’autre bord de l’anfractuosité, où, à ma grande surprise, il s’endormit aussi sec. En gros, j’étais en train de squatter son deux-pièces, mais vu les circonstances, il passait l’éponge.

Pendant une bonne partie de la nuit, je luttai contre le sommeil, bien aidé par les ronflements assourdissants de mon hôte d’un soir – qui, sous la lumière blafarde de la lune ressemblait comme deux gouttes d’eau à cet abruti de cousin Alfred. À trois reprises pourtant, je sombrai. Et à chaque fois, je me réveillai en sursaut par l’angoisse de tomber dans le vide. La quatrième fois fut la bonne…
Je fus réveillé le lendemain par les premiers rayons d’un soleil ocre. Le singe et le tigre s’étaient tous deux évanouis dans la nature. Au moment de lancer l’opération de descente, j’aperçus quelque chose de brillant sous les feuilles mortes qui jonchaient le fond de l’anfractuosité. Miracle ! J’avais trouvé la cachette secrète du deux-pièces ! Je découvris sous les feuilles, entassés pêle-mêle, une dizaine de portefeuilles et de montres, trois briquets, deux pinces à épiler, une poupée Barbie à moitié carbonisée et – Ô bonheur suprême – mon sachet de pistaches.

Je laissai la Barbie et les montres et filai droit au campement sans demander mon reste.

Au prochain épisode, je vous raconterai comment je devins officiellement célibataire.


« Dernière édition: Ven 28 Nov 2008, 21:42 par rikswaiz »
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Réponse #7 Ven 28 Nov 2008, 21:40
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M'enfin!?



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Je suis le veuf, le ténébreux…

De retour au campement après mon escapade nocturne, j’allumai un feu sous les aboiements et les sautillements frénétiques de Floyd. Fatigué mais heureux, je lui racontai mes aventures et ouvrit sans même m’en rendre compte mon paquet de pistache sous l’œil de plus en plus intéressé de mon compagnon.

Rhââââ ! Quel bonheur. Grillées et croquantes. Légèrement salées, juste ce qu’il faut. L’espace d’un instant, je crus avoir trouvé le bonheur, le vrai. Cerise sur le gâteau, Floyd renifla avec un air dédaigneux la pistache que je lui lançai et me lança un regard désappointé.
Qui c’est qui va s’empiffrer toutes les pistaches ? C’est bibi !
Tout à mon plaisir égoïste, j’attrapai le premier portefeuille du petit tas qui jonchait le sol à côté de moi. Pure coïncidence, le premier était celui de mon voisin russe : Ivan Dechokotoff, 46 ans, né à Petaouchnok, Russie. Des liasses de dollars, de roubles, d’euros, des cartes de membres de dizaines de clubs privés, sélect et d’escortes. Quelques photos de famille délavées. Rien de très intéressant au final.
Au suivant !
Ayssoux-Hyersoir, Josette. 35 ans, née à Chapelle-lez-Haricots…

Je m’apprêtais à fouiller pour satisfaire ma curiosité lorsque mon regard fut attiré par un bout de portefeuille à écailles rouges à moitié cramé dans le tas. J’eus comme un pressentiment étrange, comme un malaise indéfinissable. Une sorte de déjà-vu… En ouvrant le portefeuille, je sentis tous les poils de mon corps se hérisser et un frisson glacial me lacérer l’échine.
Micheline…
J’aurais beaucoup de mal à mettre des mots sur ce que j’ai ressenti en découvrant le visage de ma femme sous le plastique transparent de son portefeuille. J’ai dû rester bouche bée, atterré, pendant un bon moment et c’est Floyd qui vint me sortir de mon hébétude en aboyant un bon coup en direction du feu qui commençait à battre de l’aile.

Ma femme était dans le même avion, mais pourquoi ? Est-ce qu’elle avait prévu de m’espionner ? Ma femme était-elle une véritable espionne, vivant avec moi une double vie ? Comment ne l’avais-je pas repérée dans l’avion ? Avait-elle survécu au crash ? Comment ma fille allait-elle faire pour remplir le frigo ?

Des tas de questions s’entrechoquaient dans mon cerveau fiévreux tandis que je réalimentais machinalement le feu. Des tas d’images et de souvenirs aussi. D’abord les bons moments, les premières années, les rendez-vous secrets, les escapades improvisées, les nuits blanches… Puis la naissance de notre fille et l’implacable routine. Lentement mais inexorablement, cette garce de routine vous attrape sans que vous vous en rendiez compte et vous place sur les rails de la vie, de gare en gare.
Mesdames et Messieurs, nous vous souhaitons un bon voyage sur le train de la vie. Prochaine gare desservie, Crise de la quarantaine !
Mon train à moi, il a comme qui dirait déraillé. J’avais une fille, je me retrouve avec un clébard hirsute. J’avais une belle maison, je me retrouve à colmater les trous de mon abri avec des feuilles de bananier tous les soirs. J’avais une femme… j’avais une femme.

Si des tas de sentiments se sont emparés de moi depuis la découverte de ce portefeuille, je me suis aussi rapidement rendu compte que je n’éprouvai au bout du compte pas la moindre tristesse. Vous savez, cette tristesse si bien chantée par de Nerval, cette douleur incommensurable, cette déchirure qui frappe les couples mythiques : Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, Stone et Charden…
Je peux même dire qu’en deux jours, j’avais fait le deuil complet de ma femme et qu’il n’a pas fallu un jour de plus pour que je sois veuf et heureux de l’être !
Pourtant, une question ne cessait de me hanter : et si, elle aussi, avait survécu au crash ?


Au prochain épisode, je vous raconterai comment Annie Cordy est entré dans ma vie.

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Réponse #8 Sam 07 Fév 2009, 21:33
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Annie

Pendant longtemps, je l’avais occultée, rayée de ma mémoire. Tata Yoyo… Comment avais-je pu ? Elle qui m’a donné tant de joie et de bonheur quand j’étais môme. Quand je pense qu’il a fallu que je débarque ici pour qu’Annie et moi on se retrouve enfin !

Depuis que je suis sur cette île, je ne suis plus le même. Mais depuis qu’Annie m’est apparue en songe ce soir de printemps, je dois bien avouer que je ne sais plus du tout qui je suis. Je ne suis plus certain que d’une chose : Annie est là et son ange gardien veille sur moi. Non, je ne suis pas fou ! Et jamais mon orgueil ne laisserait quelqu’un porter sur moi un regard soupçonnant la folie. Annie est là, quelque part. Je le sais.

La journée avait plutôt bien commencé puisqu’un cochon gras et dodu avait eu l’excellente idée de se prendre dans le piège le plus proche du campement. Trois jours de bidoche assurés ! Floyd était aux anges et moi aussi. Je ne sais trop pourquoi, mais le regard du cochon étendu me rappela la mine couperosée de mon oncle Henri. Peut-être cette expression profonde et sensible qu’il avait en vidant la bouteille de pastis dans son verre à bière. Peut-être les sourcils, immenses et tout ébouriffés. Ou les touffes de poils sortant des oreilles. Difficile à dire…
Toujours est-il que malgré tous ses défauts, l’oncle Henri connaissait la forêt comme sa poche et cuisinait le jambonneau aux champignons des bois comme personne. Rien qu’en y repensant, je salivais.
La veille, j’avais exploré une nouvelle région de l’ile et j’en avais ramené un panier plein de champignons. L’heure était venue de passer au stade suivant. Finis les pigeons rôtis, les cochons rôtis, les n’importe quoi rôtis ! A moi les cailles farcies et les cochons au miel ! Tel un Jean-Pierre Coffe en haillons, une Maïté des îles vierges, je partirais à la recherche des saveurs vraies, du bon miam-miam.

J’étais tout émoustillé à l’idée de « cuisiner ». Et puis, c’était le moment ou jamais d’inaugurer mon « wok » - un grand carré de tôle trouvé par miracle sur la plage auquel j’avais donné la forme d’un rocher rond en le modelant à coup de pierre. J’allumai donc deux feux simultanés, un pour rôtir à la broche mon copain l’cochon, l’autre pour faire mijoter un jambonneau prélevé sur la bête. Pour la préparation, j’ajoutai aux champignons quelques tranches de mangue et d’ananas et un petit peu d’eau de source.
Autant la nuit qui suivit reste particulièrement nébuleuse, autant je me souviens avec précision du repas. La viande était tendre à souhait, parfumée et fondante sous la dent. La saveur douce et citronnée des mangues compensait à merveille les notes corsées de ma fricassée de champignons des bois. Je me souviens aussi qu’à chaque nouvelle bouchée, je regrettais amèrement ma cave à vin.
Pourvu que les abrutis qui servent de copains à ma fille ne mélangent pas mes Chassagne-Montrachet avec du coca !

A force de temps et de concentration, je suis parvenu à reconstituer le puzzle de cette soirée. Au début, je ne me souvenais que d’elle. Mais aujourd’hui, je crois pouvoir vous dire que ça s’est passé comme ça :

Une fois le jambonneau achevé, je me suis délecté les babines du lait d’une noix de coco fraichement cueillie et j’ai scruté longuement le regard de Floyd qui, non content de n’avoir pas touché à sa portion de festin, ne cessait de me dévisager d’un air étrange. Encore ivre de ce repas gargantuesque, j’ai un instant songé que mon chien était peut-être musulman. Comme par malice, Floyd s’allongea à l’instant même où cette pensée saugrenue me traversa l’esprit. Est-ce qu’au moins il sait s’il est bien tourné vers la Mecque ?

Je pense que c’est à ce moment-là que mes pensées et mes sens ont commencé à m’échapper. Des flots de pensées toutes plus aberrantes les unes que les autres déferlaient et inondaient mon pauvre cerveau. Plusieurs fois, je me suis efforcé de les maîtriser, mais à chaque fois que je pensais y être parvenu, une autre vague venue d’on-ne-sait-où me submergeait littéralement. J’étouffais dans mes haillons, même le sable me paraissait plus doux et plus chaud qu’à l’accoutumée.
J’ai rapidement compris qu’il était inutile de lutter et me suis totalement laissé aller. J’ai fermé les yeux et me suis enfoncé mollement dans le sable fin. À partir de là, je n’ai plus que des souvenirs confus. Je me souviens avoir eu l’impression d’être carrément happé par la lune et d’avoir fait le tour de la terre en quelques millièmes de secondes. Einstein était là, avec son sourire en coin, je m’en rappelle maintenant ! Puis, j’ai parcouru l’île à dos d’albatros, coincé dans une boîte à sardines avant de plonger vers la source. J’ai croisé des tas d’animaux inexistants, des singes à trompe d’éléphant, des lapins aux pattes palmées, des cochons à queue de castor, des castors à queue de cochon !
Puis, quelque chose a changé, je ne saurais dire quoi. Une odeur, le souffle du vent, un petit je-ne-sais-quoi d’imperceptible et mon rêve halluciné s’est transformé en cauchemar implacable. J’étais coincé dans une grotte, acculé contre la paroi par une bête immonde, sorte d’immense lézard gluant à deux têtes, qui s’approchait de moi en bavant une substance verdâtre et puante. J’étais fait comme un rat. L’air était glacial. J’ai crié, je me souviens, hurlé même.

C’est alors qu’Annie est arrivée. Je l’ai vue arriver de loin, rayonnante comme à son habitude. Vêtue de toutes les couleurs possibles et imaginables, elle chevauchait – c’est un bien grand mot – un très bel âne bleu ou gris, avec de grands yeux tristes. Sur les lèvres d’Annie, je pouvais lire : Tu n’es pas seul, je veille sur toi. Mon regard passait du visage d’Annie aux yeux du bourricot, tendres et apaisants. La bête immonde disparut aussi vite qu’elle s’était invitée dans mon rêve et je ne vis bientôt plus qu’Annie et son compagnon.

Arrivée près de moi, Annie descendit et me répéta une dernière fois : Rappelle-toi, tu n’es pas seul. Elle m’invita ensuite à grimper sur le dos du bourricot. Je lui obéis et l’animal me ramena bien docilement jusqu’à mon campement où je m’assoupis.


Croyez-moi ou non, mais depuis ce jour-là, il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que je ne croise le bel âne aux yeux triste, entre deux buissons, à l’autre bout de la plage ou se désaltérant à la source. À chaque fois, il me glisse un clin d’œil et s’en va nonchalamment. Depuis ce jour-là aussi, il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que je cuisine ces délicieux champignons des bois.


Au prochain épisode, je vous raconterai comment je suis devenu exhibitionniste.
« Dernière édition: Lun 09 Fév 2009, 12:25 par rikswaiz »
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Réponse #9 Mer 04 Mar 2009, 10:47
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Tout nu et tout bronzé

Je m’ennuyais comme un rat mort ce jour-là. J’étais d’humeur maussade et rien ne parvenait à me dérider. Ni les cabrioles de Floyd qui s’était mis en tête de déguster un crabe récalcitrant, ni les photos de famille façon Deschiens trouvées dans les portefeuilles de l’épave.

Soudain, je compris ce dont j’avais envie. Lire. Il fallait que je lise. N’importe quoi, même un annuaire téléphonique aurait fait mon bonheur. Même le mode d’emploi d’une cafetière ou d’une tondeuse à gazon. Si possible pas en coréen.

Je m’équipai donc pour une nouvelle expédition vers l’épave du Boeing afin de trouver de quoi nourrir mon esprit. En chemin, je rêvais d’une collection de Jack London. Qui sait, peut-être même y’avait-il un inconditionnel de Stevenson à bord ? J’espérais que les flammes avaient épargné au moins quelques bons polars ou, à défaut, un bon vieux Camus. En réalité, je me serais contenté du dernier numéro de Voici.

J’étais perdu dans mes pensées lorsque j’arrivai à la source pour me désaltérer. En voyant mon reflet, je sursautai d’effroi. Une épaisse couche de crasse me recouvrait le visage et je crus même apercevoir des bestioles jouer à saute-mouton dans ma barbe. Depuis combien de temps ne m’étais-je pas lavé ? Je devais sentir le vieux bouc défraîchi et une trempette me ferait donc le plus grand bien.

Alors que je me refaisais une beauté – très sommaire, n’exagérons pas – surgit des fourrés un couple de singes hurlants. Le plus grand, probablement le mâle, vociférait sur la berge en lançant ses membres supérieurs dans tous les sens. L’autre, la femelle, la fourbe, restait en retrait et examinait mes frusques. Ce que je craignais arriva : le couple me lança encore quelques invectives comme pour se moquer avant de filer en douce avec mes vêtements.

Vous êtes-vous jamais senti con dans votre vie ? C’est exactement le sentiment que j’eus, là, nu comme un ver au beau milieu de la flotte. Je n’osais pas sortir de l’eau de peur que quelqu’un me voie. Je restai là cinq bonnes minutes à me lamenter sur mon sort lorsque je compris le double ridicule de la situation. J’étais à poil, c’est vrai, et alors ? J’étais quand même sur une île déserte !

Je sortis de l’eau et me dirigeai vers la plage que je comptais longer pour arriver jusqu’à la carcasse du Boeing. Finalement, être à poil avait du bon. Comme un retour aux sources. Je comprenais mieux pourquoi les bébés n’aiment pas qu’on les habille, c’est tellement bon d’être nu !

Je m’arrêtai un instant et fixai l’océan, songeant à la chance que j’avais de vivre comme la nature nous avait fait.
- Youhou ! Je suis à poil et j’m’en fous !
Je fus comme pris d’une frénésie et sautai dans tous les sens en criant « Je suis à poil et je vous emmerde ! » Je me roulai dans le sable et sautai dans les vagues tout en criant. « I’m the king of the world ».

C’est à cet instant précis que j’aperçus deux yeux ébahis entourés d’une longue chevelure brune m’observant à la lisière de la forêt. Une femme, et pas n'importe laquelle...


Au prochain épisode, je vous raconterai comment je devins officiellement une deuxième fois célibataire.
« Dernière édition: Mar 05 Mai 2009, 10:50 par rikswaiz »
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Réponse #10 Mar 05 Mai 2009, 11:53
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Une bonne chose de faite

Je n’en croyais pas mes yeux… Micheline ! C’était elle, j’en aurais mis ma main à couper, et en même temps, quelque chose m’empêchait de le croire.
Non, c’est impossible, tu es morte ! Broyée dans l’accident, dévorée par un lion, bouffée par la vermine ! Morte, morte, morte !

Lorsqu’enfin elle se décida timidement à sortir des fourrés, je sentis des frissons me parcourir l’échine de bout en bout. C’était bien elle, aucun doute possible. Affaiblie et aussi maigre qu’une vache éthiopienne anorexique, visiblement brûlée à la jambe droite, mais c’était elle, reconnaissable entre toutes. Quelques lambeaux de vêtements tenaient encore tant bien que mal sur son corps. Ses cheveux sales lui retombaient de part et d’autre de son visage émacié et masquaient à peine ces grands yeux verts qui m’avaient fait chavirer il y a si longtemps déjà.

- Mon amour, c’est bien toi ?
Non, j’suis l’Pape et j’attends ma sœur…
- Micheline…
- Oh, mon Dieu, si tu savais… ?
Malgré sa jambe endolorie, elle s’élança pour me sauter au cou. Elle me serra avec tant de force que j’en eus presque le souffle coupé. Presque malgré moi, mes bras se refermèrent autour de son corps amaigri par des mois de disette et d’errance. Quand enfin elle relâcha son étreinte, ce fut pour mieux me regarder. Elle se recula, passa ses mains sur mon visage barbu et hirsute, me détailla des pieds à la tête comme pour s’assurer qu’elle ne se trompait pas.
Son visage rayonnait, comme le jour où elle me montra le test de grossesse positif il y a plus de seize ans. Je me souviens qu’à l’époque déjà, je n’avais pas partagé son enthousiasme débordant. Cette fois encore, tant de choses me traversaient l’esprit que je fus totalement incapable d’afficher mes sentiments, eux aussi très confus.
Je parvins malgré tout à balbutier quelques mots.
- Mais qu’est-ce que tu fais là ? Je te croyais morte pour de bon. Ton portefeuille…

Elle se lança alors dans des explications confuses, mélangeant le pourquoi de son voyage – elle était persuadée que je la trompais – et ses péripéties depuis le crash. Peu à peu, son monologue se concentra sur notre relation avant le crash. Petit à petit, je n’enregistrai plus que quelques bribes de ce qu’elle me disait.

- Tu ne me disais jamais que tu m’aimais… Tu comprends… Toujours ton boulot… Et moi, là-dedans ?...
Ça y’est, la v’là repartie…
En l’entendant déblatérer ses âneries de femme délaissée, les souvenirs me revenaient en vagues déferlantes. Les engueulades sans queue ni tête. Les tirages de gueule dignes de l’adolescence. Les longues balades pour fuir l’atmosphère glaciale de la maison. Les idées noires. Les pulsions malsaines. C’était un peu comme si je revivais tous ces instants, mais en accéléré.

J’étais perdu dans mes pensées lorsque ma femme m'attrapa aux épaules et me secoua comme un prunier.
- Oh, tu m’écoutes ? Voilà, tu recommences comme avant...

J’avais fais le deuil de cette peste depuis un moment déjà et voilà qu’elle s’immisçait une nouvelle fois dans ma vie. Elle et ses reproches lancinants. Elle et son foutu caractère de truie. Elle et sa voix railleuse, insupportable. Merde ! J’étais bien tranquille sur mon île ! Floyd était autrement plus compréhensif et, surtout, muet.
Alors quand je l’ai entendue prononcer ces mots – Voilà, tu recommences comme avant –, j’ai vu rouge… Rouge intense comme le soleil couchant. Rouge écarlate comme les crabes qui passaient en colonies le long de la plage. Rouge cramoisi comme la peau brûlée sur sa jambe. Rouge dense et visqueux comme le sang qui gicla de son arcade sourcilière lorsque je lui fracassai le crâne avec un rocher trouvé à mes pieds.

J’ai dû perdre la raison quelques minutes. Encore que… Je me rappelle de tout, dans les moindres détails. Les coups qui pleuvaient, les insultes… et surtout, le bien fou que ça m’a fait. Je me suis littéralement senti délesté d’un poids immense. Un bon 60 kilos pour le coup.
En regardant le corps sans vie et méconnaissable de celle qui avait partagé ma vie pendant tant de temps, je n'éprouvai pas le moindre remord, et la seule chose qui me venait à l'esprit fut : Une bonne chose de faite...

En m’éloignant, je jetai un dernier coup d’œil au cadavre baignant dans une mare de sang. Déjà, les premiers crabes se jetaient sur le festin.


Au prochain épisode, je vous raconterai comment j’ai tué un ours à mains nues.
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Réponse #11 Mar 09 Juin 2009, 11:10
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L’homme qui a vu l’ours

J’ai toujours détesté les zoos. Du plus profond de mon cœur. Enfin, en tous cas depuis que je suis en âge de réfléchir au sens des choses. Enfant, j’adorais ça, comme tous les enfants du monde – ou comme tous les enfants normalement constitués. Puis, vint l’adolescence, les poils au menton, la voix qui grince, les poussées de testostérone, et avec elle cette irrépressible soif de s’opposer à tout ce qui est susceptible d’entraver la liberté.
A l’époque déjà, l’enfermement d’animaux sauvages me dégoutait au plus haut point, presque autant que le sacro-saint poulet-compote obligatoire du dimanche midi chez Tante Yolande.

Ici, c'est l'anti-zoo par excellence. Ici, c’est la loi de la jungle en plein, la chaîne alimentaire en live. Et ici, l’homme n’est qu’un simple maillon – une place qu'il n’aurait jamais dû quitter. Au début, j’étais pétrifié, je n’osais pas sortir de ma cachette. Je me planquais dans les arbres, je sursautais au moindre bruit. J’ai dû frôler la crise cardiaque plus d’une fois. Et puis, il m’a bien fallu chasser pour me nourrir. Et quand on a été habitué pendant quarante ans à trouver sa nourriture au rayon surgelés, il n’est pas évident de faire ressurgir le Cro-Magnon qui sommeille en soi depuis des siècles.

Ma proie favorite ? Le cochon. Sans hésiter. Bête à manger du foin par grosses pelletées au p’tit déjeuner, facile à débusquer et facile à tuer, je ne connais rien de mieux sur cette île. Et niveau gustatif, ça vaut un jambonneau au Chablis !
Après, à défaut de cochon, on peut se rabattre sur un tas de bestioles plus ou moins faciles à tuer, mais beaucoup plus coriaces sous la dent : oie, chèvre, singe (pas trop mauvais cuit à l'étouffée aux petits légumes), lapin ou lièvre.
Mon conseil : évitez les pélicans – cette impression de manger de la viande parfumée au poisson pas frais... – et n’écoutez pas les aborigènes qui osent vous dire que les termites, les araignées et les serpents valent tous les canards laqués du monde !

Mon plus mauvais souvenir de chasse ? Très simple. Cet épisode est digne des plus grands récits de Jack London et mérite une place dans ce journal. Alors, voici :

J’avais pris de l’assurance et j’osais enfin m’aventurer seul dans la jungle. Sans Floyd, qui préférait bien souvent rester étendu au coin du feu. J’étais généralement armé d’un couteau des plus rudimentaires, confectionné à l’aide d’une grosse branche, de lianes tressées et d’un très grand silex taillé avec patience.
Par moments, je me sentais l’âme d’un grand guerrier apache lancé sur les traces du scalp d’un visage pâle. J’avançais lentement, veillant à ne pas faire craquer de branche, tous les sens en alerte, le regard aux aguets d'un éventuel mouvement. Et puisque personne ne lira jamais ces lignes, je peux même dire que quand je chasse, je me rebaptise du nom de « Plume de serpent » - oui, je sais, un serpent n'a pas de plume, mais à ce que je sache, je ne suis pas indien non plus...
Ce jour-là, je pistais un cochon. Je l’entendais fouiller la terre derrière les fourrés, j’étais aussi concentré que Jean-Claude van Damme devant une grille de mots fléchés du Télérama. Trop sûr de mon coup, je commis l’irréparable pour un indien : je baissai la garde.
Le danger était là, à quelques mètres à peine, et je ne sentis rien venir. J’aurais dû me rendre compte que le calme qui régnait était trop intense, que quelque chose se tramait.
Un cri suraigu venu des arbres déchira le silence et me fit lâcher mon couteau. Par réflexe, je pivotai pour voir d’où venait ce cri. C’est alors que j’aperçus une masse qui me parut énorme plonger droit sur moi. Je me souviens avoir hurlé comme un goret. Je réceptionnai la bête comme je pus et nous roulâmes à terre. Tout en dévalant la pente, Je luttais pour éviter les griffes et les crocs. Peu à peu, je sentais que je prenais le dessus. Arrivés en bas, je parvins à attraper l’animal à la gorge et, d’un tour de main, je lui arrachai la tête.

Tout suant de peur, j’aperçus au loin quelques singes hilares. Derrière moi, le cadavre de mon agresseur gisait au sol. En y regardant de plus près, je reconnu un énorme ours brun… en peluche.

Une image me traversa l'esprit en flash, celle d’un petit garçon traversant le tarmac de l’aéroport avec un ours en peluche plus grand que lui. Le même.

Tu parles d’un apache…

Au prochain épisode, je vous raconterai pourquoi j’ai cru me trouver sur une autre planète.
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Réponse #12 Lun 14 Sep 2009, 21:04
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Crotte de bique !

« La solitude, ça n’existe pas. »
Tu parles ! Je ne sais pas quel est le sombre abruti qui a pondu cette ineptie pour midinettes, mais il se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Encore un qui se prend pour Shakespeare. Je le mets au défi de passer autant de temps que moi à errer sur cette île et de ressortir une telle grossièreté ! Qu’il passe d'abord ses journées à compter les cailloux de cette foutue plage avec pour seul compagnie un chien qui passe les trois-quarts de son temps à roupiller, après on en reparle !
Entre parenthèses, c’est comme le mec qui dit que la vraie beauté est intérieure et pas extérieure… Mon œil, oui ! C’est les moches qui disent ça !

Enfin, soit, je vous parlais de solitude. Revenons donc à nos moutons. Ou plus précisément, dans le cas qui nous occupe, à nos chèvres.
Je n’aurais jamais cru que ça m’arriverait un jour, mais j’ai craqué. Il faut me comprendre aussi. Je traîne mes guenilles seul sur cette île déserte depuis si longtemps. La seule femme de l'île, c'était la mienne et je l’ai massacrée. Je n’irais pas jusqu’à dire que je regrette mon geste, loin de là. Cette garce n’a eu que ce qu’elle méritait. Mais elle aurait pu me rendre quelques menus services avant. Ben oui, comme tout homme normalement constitué, j’ai des envies et des besoins à satisfaire. Le printemps, la sève et tout ça. Pas besoin de vous faire un dessin.

Mais point de femme à l’horizon donc. Seulement cette biquette écervelée qui s’approchait de temps à autres de mon bivouac. Un jour où je me sentais plus seul que jamais, je l’ai regardée. Attentivement. Puis, lascivement. J’ai à peine honte de le dire tant elle était belle. Des pattes galbées comme si elles avaient été modelées par Rodin en personne, des cuisses fuselées, une croupe altière et ferme, une chute de reins qui aurait rendue jalouse Jennifer Lopez, un poitrail plantureux, et surtout, surtout, des yeux d’une profondeur abyssale, d’une intensité envoutante. Tout en elle dégageait une sensualité… comment dire… strombolienne !
Bref, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je me suis mis à m'approcher lentement, très lentement. Elle broutait tranquillement quelques herbes folles en se déhanchant le bassin lorsqu'elle m'aperçut. Je devais avoir l’air trop empressé à son goût, car elle prit ses pattes à son cou, fuyant le long de la plage. Nu comme un ver, je courus tant que je pus pour la rattraper. Je savais qu’elle serait mienne. Je savais qu’elle jouait à « attrape-moi si j’te plais ».

Elle fit mine de s’arrêter et de m’attendre. Ah, la belle petite allumeuse que j’avais débusquée là ! Sans crier gare, elle bifurqua et s’enfonça dans la forêt. Je suivis les traces de crottes encore fumantes qu’elle m’avait laissées pour m’appâter. Soudainement, au détour d’un bosquet, je me retrouvai en un lieu que je ne connaissais pas. Des traces de civilisation ! Les ruines d’un vieux temple en déliquescence. Je n’en croyais pas mes yeux. Comment avais-je pu louper un truc pareil ?
Mes yeux ne pouvaient se détacher de ce spectacle inouï. Les pierres étaient à peine visibles tant elles étaient recouvertes de mousses, de lianes et d’arbres. La végétation avait repris possession des lieux depuis belle lurette. Mais malgré cela, on pouvait très clairement distinguer les formes d’un temple très ancien, fait d’énormes blocs de pierre posées en escalier.
Littéralement subjugué par cette vision onirique, je ne vis rien arriver. Je glissai – probablement sur une crotte laissée par ma belle – et tombai à la renverse. J'eus à peine le temps d'apercevoir des ombres fondre sur moi que je reçus un coup sur le crâne.
A mon réveil, je me trouvais dans une immense pièce sombre et humide. Pieds et poings liés.

Face à moi, des dizaines de créatures simiesques dansaient et tournoyaient comme des derviches ivres de fatigue et de khat. Toutes vêtues de peaux de bêtes et armées de bâtons surmontés d’une espèce de gros champignon. La scène était ahurissante. Petit à petit, mes yeux s’habituèrent à l’obscurité et je commençai à distinguer les contours d’une immense statue personnifiant ce qui devait être leur divinité. Ils dansaient autour d’elle en répétant inlassablement une mélopée à peine compréhensible : « djûû-lien… djûû-lien… » Etrangement, la statue ne leur ressemblait pas. Je pouvais clairement distinguer le visage d'un homme tout ce qu'il y a de plus humain. La petite cinquantaine, un visage au sourire ahuri, les joues légèrement flasques, de petits cheveux frisottants, une cravate et un costume modernes, la divinité tenait une sorte de grosse carte de visite à la main où je pus lire un chiffre 4 et des inscriptions illisibles.

Cette tête me disait vaguement quelque chose…

Tout à coup, voyant que je m’étais réveillé, celui qui semblait être le meneur – contrairement aux autres, il portait autour du coup de ce qui ressemblait vaguement à une cravate – leva les mains. Tous s’arrêtèrent aussi sec. Il s’approcha de moi, suivi de près par quelques autres sauvages.
L’homme sentait le bouc et refluait du goulot. Une horreur ! Savant mélange d’ail et de viande avariée. Arrivé à moins d’un mètre, il me tendit son bâton et grogna en agitant le bout.
L’un de ses acolytes brandit alors un poignard. Je crus qu’il allait m’égorger, m’étriper, me couper les roustes. Mais non, il trancha les liens qui m’entravaient les poignets et les chevilles.
Le chef grogna alors de plus belle, toujours en me tendant son bâton-champignon.
Instinctivement, je posai les mains dessus. Et là, le cauchemar se transforma en irréel. Non, en surréel.
Dès que j’eus posé les mains, l’étrange créature mi-homme, mi-singe qui tenait le bâton se redressa d’un coup, se recoiffa d’un geste maniéré, sortit de petits cartons de je ne sais où et dit dans un français soigné :
- Top ! Avec l’allemand, le français et l’italien, quelle est la quatrième langue officielle de la Suisse ?
- Le romanche.
J’avais répondu sans même m'en rendre compte.
- Canton suisse membre de la confédération helvétique depuis 1803, mon chef-lieu est Frauenfeld. Je suis ?
- Thurgovie.
Mais d’où je sortais ça, moi ?
- En quelle année le canton d'Appenzell Rhodes-Extérieures est-il entré dans la Confédération helvétique ?
- 1513.
Ce n’était pas moi qui parlais, c’était mon inconscient. Ou mon subconscient. Ou un autre moi. Mais pas moi. Je ne pouvais décemment pas savoir ça.
- Comment se nomme l’hymne national suisse ?
- Le cantique suisse.
- Quatre à la suite ! Oh oui, bravo !!

L’homme-singe avait fait voler ses petits cartons dans les airs en arborant le sourire d’un enfant qui a vu le dahu. Ses acolytes exultèrent, bondissant dans tous les sens. La folie s'était emparée de leur esprit et de leur corps. Plusieurs d’entre eux m’empoignèrent, me portèrent au dessus de la masse et me lancèrent dans les airs pour mieux me rattraper et me lancer à nouveau. Comme un gardien de but qui vient d’arrêter le péno décisif en finale de Coupe du monde.

Ils me lancèrent toujours plus haut, et plus haut encore. Le plafond se rapprochait dangereusement à chaque décollage. Jusqu’à ce que, pour une raison que j’ignore encore, ils me laissèrent tomber au sol comme un vulgaire sac à patates.

Lorsque je me réveillai, j’étais allongé dans mon campement. Floyd me regardait de cet air dubitatif qui le quitte rarement.

J’ai probablement rêvé, c’est l’explication la plus plausible. Je n’ai jamais retrouvé le temple où tout est arrivé. Mais alors, comment expliquer cette bosse que j’avais à l’arrière du crâne ? Et ces marques sur mes poignets et mes chevilles ?
Et si je n’ai pas rêvé, c’est quoi cette histoire de fou ? Des adorateurs de Julien Lepers tout droit sortis de la préhistoire et échoués sur une île perdue ?
Ou alors…
Ou alors, c’est moi qui perd la boule…


Au prochain épisode, je vous raconterai comment Floyd s'est retrouvé ligoté au totem d'une civilisation indienne disparue
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Réponse #13 Mer 09 Déc 2009, 21:51
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C’est dans le besoin qu’on reconnaît ses amis II

Floyd ne quitte que rarement le campement. Sauf pour satisfaire ses instincts de chasseur ou compter fleurette à une de ses congénères. Et de vous à moi, je me demande sincèrement ce qu’il leur trouve… Ces pauvrettes ont autant de charme et de sex-appeal que Roselyne Bachelot admirant l’horizon en bikini sur la plage du Touquet. Mais bon, chacun ses goûts.

Quoi qu'il en soit, ces petites escapades ne durent jamais bien longtemps.
Or, ce jour-là, ça faisait deux journées entières qu’il n’avait pas pointé le bout de son museau crasseux.
Je me décidai donc à partir à sa recherche, armé de mon courage, de ma meilleure sagaie et de quelques vivres, prêt à passer plusieurs journées en expédition.

Je n’avais pas fait 500 mètres dans la jungle que la chance me sourit. Les sens en alerte – on ne sait jamais quel animal va débarquer au détour d’un fourré – j’avançais droit devant moi quand subitement, je m’étalai de tout mon long. Je venais de glisser dans une splendide crotte, signée Floyd sans aucun doute ! Lorsque je l’avais adopté, il m’avait fallu quelques mois pour lui faire comprendre qu’il y avait d’autres moyens de me remercier que de déposer ses petits colis tout autour du campement. J’avais donc eu tout le loisir d’observer sa production sous tous les angles. Je vous passe les détails, chers lecteurs, mais ça c'était du Floyd tout craché !

Ah, et de vous à moi, les citadins qui se plaignent de voir leurs trottoirs encombrés de déjections feraient bien de venir faire un tour par ici, ça les aiderait à relativiser. Par expérience, je peux vous dire qu’une seule bouse de grizzly vaut cent bronzes de caniche à mémère.
Fin de l’aparté scatologique.

Bref, j’en étais à évaluer la date approximative de l’indice laissé par Floyd lorsqu’une plainte lancinante déchira la quiétude de la jungle. A mi-chemin entre le cri et le gémissement. A mi-chemin entre une sirène d’incendie et le grincement d’une porte vermoulue. Entre Pascal Obispo et Demis Roussos.
Bref, une horreur.

Sans portant vraiment reconnaître sa 'voix', je sus que c'était lui et qu'il était en mauvaise posture. C'était peut-être pas un Croc-Blanc mon Floyd, mais il n’était pas du genre à couiner comme un goret à la moindre écorchure non plus.

Je me précipitai et finis par le découvrir pendouillant comme un malheureux à un tronc d’arbre, emberlificoté dans des lianes. Comment avait-il fait son compte pour se foutre dans une telle situation, je n'en sus jamais rien bien entendu. Peut-être avait-il tenté de suivre une belle donzelle pour tenter une expérience coquine ‘sportive’ en haut d’un arbre ? Ou peut-être s’était-il soudainement pris pour une panthère chassant de branche en branche ? Quoi qu’il en soit, son regard s’illumina lorsque je m’approchai pour couper les lianes et le détacher.
Tandis que je m’esquintais à sectionner la liane avec ma sagaie pendant qu’il gigotait comme un porcelet qu’on mène à l’abattoir, je remarquai une chose intrigante. Sous la mousse qui entourait l’arbre, des formes se dessinaient.

Une fois mon compagnon libéré de ses entraves, j’entrepris de gratter la mousse et découvris toute une série de sculptures, probablement très anciennes. Des tas de poissons sculptés dans tous les sens, surmontés d’un étrange visage. Mi-humain, mi-calamar. Des yeux vagues et un nez épaté plantés au milieu d'un visage carré surmonté d'une drôle de coiffe d'où retombaient des tentacules de calamar. On eut dit un rasta d'un autre temps, figé à tout jamais dans son monde brumeux.

Ainsi donc, cette île déserte avait été jadis habitée par une peuplade aujourd’hui disparue. Cette idée me réconforta, allez savoir pourquoi.

Les ethnologues sont-ils seulement au courant ? Comment les appelleraient-ils ? Les Calamaoris ? Les Calamastafaris ?

Quelle importance...


Au prochain épisode, je vous raconterai ma rencontre avec Ginette la mouette.
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Réponse #14 Mar 03 Août 2010, 11:19
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Dame Ginette

Depuis que je vis ici, j’ai tout combattu, ou presque. Oie, cochon, renard, belette, chèvre, crabes, tigre et même… un ours en peluche. Oui, bon, passons sur ce glorieux épisode, merci. Mais l’animal qui m’a donné le plus de fil à retordre, celui qui a vraiment failli avoir ma peau et mes nerfs, c’est une Chroicocephalus ridibundus. Une mouette, quoi. Rieuse qui plus est.

Ne rigolez pas, j’en frémis aujourd'hui encore. Dès que j’entends une de ses congénères pousser ce ricanement typique, je manque de faire sous moi.

Au début, je ne m’étais pas méfié. Quoi de plus inoffensif qu’une mouette, hein ? Et bien, détrompez-vous ! Ce bestiau a le vice dans le sang ! La pire raclure que connaisse le règne animal, voilà ce que c’est ! A côté d’elle, les hyènes sont des enfants de chœur. D’ailleurs, je suis persuadé que la mouette et le vautour font partie de la même famille - les charognacées.

Cette espèce de garce de mouette s'était approchée du feu de camp, autour duquel Floyd et moi dégustions un lapin rôti chassé le matin même. La démarche désinvolte, l’air de ne pas vouloir y toucher. Si elle avait pu, je suis sûr qu’elle aurait siffloté. Bref, je pensais qu’elle voulait picorer les restes, attirée par l'odeur.
Bon prince, je lui jetai la cuisse que je venais de ronger goulûment. Méfiante, elle s’approcha de l’os, le tapota du bec et releva la tête. Croyez-moi ou non, jamais je n’avais vu autant de mépris dans un regard. Ce n’est pas un cri qu’elle lança à cet instant, mais un braillement strident, tout droit sorti de ses entrailles. Un hurlement bestial qui me glaça littéralement le sang.

- Mais casse-toi si t’en veux pas, saleté de bestiole !

C’est là que je commis l’irréparable. La boulette. Par réflexe, j’attrapai un caillou qui traînait dans le sable et le lançai dans sa direction. D’un battement d’ailes, elle prit son envol. Je pensais avoir gagné la partie. Naïf que j’étais ! Elle ne faisait que prendre son élan pour mieux piquer droit sur moi. Floyd, héroïque comme jamais, fila droit dans les fourrés. Ginette – c’est ainsi que je baptisai le volatile par la suite – ne prit aucun détour. Sa cible : moi. J’eus à peine le temps de sauter sur le côté pour échapper à sa première attaque. Je me relevai et, pris de panique, courus sur la plage pour échapper à ses griffes. Pendant quelques instants, je me fis mon propre remake de La Mort aux Trousses d’Hitchcock, avec Ginette dans le rôle de l’avion et moi dans un Cary Grant aux abois. Cette garce de Ginette ne voulait rien lâcher et je fus contraint de me réfugier dans la jungle pour sauver mes miches. Mais même là, je pouvais la voir tournoyer tel un rapace prêt à fondre sur sa proie à la moindre occasion. Et je l’entendais ricaner comme une folle furieuse.

Puis, plus rien. Ginette disparut de l’horizon et je pus regagner la plage, où Floyd m’attendait la gueule couchée sur ses pattes avant comme si rien ne s’était passé. Dire que je pensais avoir gagné la partie…
Alors, dites-vous bien que non seulement la mouette rieuse est une saleté de bestiau rancunier, mais en plus c’est une saleté de bestiau rancunier qui a suffisamment d’intelligence pour changer de tactique ! Méfiez-vous ! Car si Ginette ne m’a plus jamais attaqué de front, elle a désormais recours aux impitoyables techniques de la guerre psychologique. Depuis cette attaque, il ne se passe pas une nuit ou une sieste à l’air libre sans que je sois réveillé par une de ses déjections, toujours en plein dans le mille (comprenez: mon front), et toujours immanquablement suivi par un éclat de rire tonitruant.

Le pire, c’est que maintenant, même Floyd ricane quand ça arrive…


Au prochain épisode, je vous raconterai comment une lingette parfumée m'a sauvé la vie.
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Réponse #15 Mar 10 Juil 2012, 20:26
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Olé !

De tous les objets que j’ai pu glaner dans la carcasse de l’avion ou les bagages de ceux qui ont eu la chance de ne pas survivre au crash, les lingettes parfumées – celles qui fleurent bon les produits chimiques à un kilomètre à la ronde – sont probablement les plus déplorablement inutiles.

Du moins, c’est la réflexion que je ne manquais pas de me faire lorsque j’étais en expédition civilisatrice. Parce que, il faut bien l’avouer, c’est bien beau de se la jouer Robinson du dimanche ou Vendredi du mardi, on ne va quand même pas cracher sur une belle boîte d’allumettes. Une paire de tongs pour marcher dans la jungle où les sales bestioles disputent la place aux plantes urticantes, ça ne se refuse pas ! On ne dit pas non à un peu de crème après-soleil… Merde quoi, on n’est pas des bêtes ! Ça cogne sec ici ! D’ailleurs, je rêve souvent de la fraîcheur de Normandie. Et on est parfois bien content d'avoir chopé un couteau et une fourchette – encore que, à ce niveau-là, je vous avoue que je me délecte quand je bouffe avec les doigts. J’ai toujours aimé ça, depuis tout petit. Je me souviens d’un jour mémorable, où – je devais avoir dans les 8 ans – j’avais demandé à mon père pourquoi on était obligé de manger avec des couverts. Pour toute réponse, il a ri et a retiré les couverts de mon assiette de bolo. Croyez-moi, il a amèrement regretté son geste. Je me suis empiffré comme un ogre et cela reste à ce jour mon expérience culinaire la plus vive et la plus exaltante.

Bref, de quoi parlions-nous avant que je ne m’égare au détour d’un des nombreux méandres de mes phrases tortueuses et mon esprit sinueux ? Ah oui, les lingettes… l’expédition civilisatrice.

Floyd n’approchait jamais l’épave. Simple estimation risques/bénéfices, purement animale et instinctive. Car ce qui différencie l’homme – moi en l’occurrence – de l’animal, c’est que l’homme réfléchit. Ce faisant, il a ce don unique de se persuader que le danger ne le concerne pas ou, pire, que le danger, il n’en a rien à battre parce que c’est lui le plus fort. Ou alors sa balance est déréglée et les bénéfices pèsent dix fois plus lourd que les risques.

Quoi qu’il en soit, mon stock d’allumettes fondait comme un cornet de glace chocolat dans les mains d’un enfant au soleil d’août. J’étais donc reparti.
La soute à bagages éventrée avait vomi une grande partie des valises aux alentours. Les singes avaient été les premiers à se servir, transformant les lieux en un immonde capharnaüm. Certains semblaient y avoir pris goût et avaient élu domicile sur les cimes des arbres environnants. Chaque fois que je débarquais, je croisais un de leurs congénères vêtu avec plus ou moins d’élégance. Avez-vous déjà vu un babouin en costume 3 pièces ? Non ? Moi, si ! Ce devait être le chef, parce que tous les autres avaient transformé les bermudas à bariolés et les jupettes fleuries en autant de chapeaux ridicules.

Par chance, mes lointains (enfin…) cousins ne s’aventuraient jamais dans la carcasse, où je pouvais librement faire mes emplettes. Le jour où je suis tombé sur ces lingettes, je suis resté perplexe. J’ai déposé mes armes et ma torche – cruelle erreur – pour mieux contempler le paquet de lingettes et me demander ce que j’allais bien pouvoir en faire. En l’ouvrant, une forte odeur de désinfectant embaumant l’eucalyptus chimique m’a pris à la gorge. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir foutre de ce truc ? Je ne me lavais même plus depuis que j’avais réalisé : 1. que ce n’était pas la peine d’espérer trouver une quelconque personne de sexe féminin sur cette île, et 2. que pour passer inaperçu, mieux vaut dégager une odeur bestiale.

Soudain, par réflexe, je lâchai le paquet de lingettes pour agripper mon arme… que je n’avais plus. Le danger était là, je le sentais. Puis je l’ai vu : un gros sanglier l’air pas commode du tout. J’ai à peine eu le temps de réaliser qu’il me fonçait dessus. Trop tard pour fuir. Pour toute défense, j’avais en main… une lingette parfumée. Sans réfléchir, je l’ai saisie délicatement du bout des deux mains et je l’ai agitée devant sa gueule suintant de bave pour attirer son attention. Et ça a marché ! Le groin rempli d’ersatz d’eucalyptus, l’animal s’est retourné, furieux. Il a remis ça et je l’ai évité une fois de plus, en criant ‘Olééééé !’ cette fois.

L’animal a regardé dans ma direction et s’est enfui, apeuré.
J’avais gagné, je l’avais fait fuir ! J’étais le Matador au sanglier, le Torero du bout du monde, l’El Niño de la lingette…



J’ai longuement hésité à vous raconter le fin mot de l’histoire. Car le final est un chouïa moins glorieux pour ma pomme. Bref. J’exultais comme un possédé quant un rugissement d’une rare violence me glaça le sang. Un grizzly… à même pas dix mètres… debout sur ses pattes arrières… immense…gigantesque…terrifiant.
J’ai pris mes jambes à mon cou et ai à peine eu le temps d’entrevoir la bête se jeter sur le paquet de lingettes. Quant à moi, j’ai tellement eu la trouille que j’ai fait sous moi. Heureusement, il me restait une lingette en main…


Au prochain épisode, je vous raconterai comment j'ai compris que le théorème de Pythagore n'était qu'une vaste supercherie.
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