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Auteur Discussion: [Journal] Son plus beau matin d'hiver  (Lu 31786 fois)
Ven 06 Juil 2007, 11:27
Roxanne
Inahoderi
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Those days are over



Journalisée
- Sommaire -



Citer
- Jour 1 -
Prologue Parés au décollage
Un passager ordinaire... ou presque
Où est passé Zorro ? De Charybde en Scylla
I’ve got a bad feeling about this
Drôle d’endroit pour un réveil
Fantômes du passé La Fuite
 
- Jour 2 -

- Jour 10 -
Port d'attache
Pas si seule que ça
Démasquée

- Jour 11 -
L'invitation

- Jour 12 -
Un Ange passe

- Jour 14 -
Petit à petit, l’oiselle fait son nid
Rêve de gosse Créatures de l'ombre

- Jour 15 -
Comme un poisson dans l'eau
Seconde Classe

« Dernière édition: Mar 18 Oct 2011, 17:33 par Roxanne »
Chacun de ces petits feuillets était comme un pétale envolé de ton âme...

Son plus beau matin d'hiver, ou comment Hélène devint Roxanne
Réponse #1 Ven 13 Juil 2007, 15:54
Roxanne
Inahoderi
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Those days are over



Journalisée
- Prologue -

5h16 - Décollage H-4

Il a fallu le forcer un peu pour qu’il accepte quelques tranches de pain grillées avec son café…  Pourtant, c’est rare. D’habitude pour lui, le petit déjeuner, c’est sacré. Surtout depuis que nous le prenons ensemble… L’excitation sans doute. Mais j’ai fini par le convaincre qu’il ne valait mieux pas décoller l’estomac vide, surtout compte tenu de la durée du vol... Et puis je sais très bien qu’il ne résiste jamais quand je lui fais ce regard-là… C’est pas vraiment top d’en abuser, mais c’est pour la bonne cause !

Entre deux salves d’informations, la radio a la bonne idée de faire une pause musicale…
Somewhere over the rainbow, blue birds fly, and the dreams that you dreamed of, dreams really do come true ooh ooooh…

Mon verre de jus d’orange fraîchement pressé à la main, je lui adresse un sourire complice plein d’encouragement. Tout ira bien. C’est une grande journée qui commence pour lui.
Tout à coup, ses petits yeux endormis et sa tignasse ébouriffée me font rire. Bon ok, y’a encore un peu de boulot avant de ressembler à un parfait pilote de ligne, mais… il sera parfait. J’en suis sûre.


     


6h14 - Décollage H-3

Dernières retouches du maquillage, dernière couche de mascara devant le miroir dans l’entrée. Je ne sais pas d’où vient cette stupide idée préconçue que toutes les femmes font ça la bouche ouverte… encore un de ces clichés à la noix.
Hum. Petite moue dubitative en contemplant mon autre moi-même dans le miroir. Je n’aime pas ce chignon strict, et ces consignes qui datent d’un autre âge… Prise d’une envie soudaine, en quelques gestes rapides et précis, je change tout ça. Voilà qui est mieux, les yeux bleus de la fille qui me regarde pétillent maintenant de malice, entre deux mèches sombres. Aujourd’hui je n’en ferai qu’à ma tête, les mèches rebelles sont décidément bien plus amusantes.

De l’eau coule dans la salle de bains, il est sûrement en train de finir de se raser… L’envie de faire bonne impression aux côtés du pilote, à coup sûr ! Il a l’air un peu nerveux… Je m’approche dans son dos, passe d’un geste tendre ma main sur sa nuque, et mes doigts frôlent sa chaîne en argent. Il dit que c’est son porte-bonheur fétiche… C’est vrai que c’est un milieu où chacun a ses petites superstitions, mais je crois surtout que c’est un prétexte facile pour toujours garder sur lui ce cadeau que je lui ai offert il y a quelques mois.
 
Je réajuste son nœud de cravate et je lui glisse à l’oreille :
- Tout ira bien… mais il faudrait partir, maintenant…

Il me dévisage par miroir interposé. Il a encore ce fameux regard… Celui de la cascade… Celui qui me fait fondre, celui où même quand il reste silencieux, il me dit que je suis «son plus beau matin d’hiver»…  Je sais pas si ce genre de choses passe avec le temps, mais j’espère bien que non !
Et soudain, la lueur dans ses yeux change, devient provocatrice, coquine.
- Ah non, bonhomme! C’est pas le moment, c’est plus l’heure, on va être…
Comment voulez-vous continuer à parler quand on vous embrasse fougueusement ?



Voilà, pour le coup, on va vraiment être en retard.
« Dernière édition: Mer 29 Juin 2011, 09:56 par Roxanne »
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Son plus beau matin d'hiver, ou comment Hélène devint Roxanne
Réponse #2 Dim 15 Juil 2007, 00:30
Roxanne
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Journalisée
- Parés au décollage -

8h21 - Crash H-4

- Non, inutile de faire cette tête, Stéphanie, vous avez joué, mais j’ai gagné. Sois bonne perdante !

J’adresse un clin d’œil à la jeune femme blonde qui me fait face. Petite jubilation intérieure. Je n’aurai pas à faire le singe dans l’allée cette fois-ci. Et qui plus est, je serai plus proche du poste de pilotage, je pourrai aller y jeter un œil de temps en temps, vérifier que tout se passe bien… Même si à vrai dire tous ces appareils électroniques m’effraient un peu.

De toute façon, il n’y a aucune raison que le vol se passe mal, Raphaël est un pilote expérimenté et… c’est un ange. Bon… pas tout à fait autant que son copilote, quand même. Et puis c’est vrai qu’il a parfois tendance à laisser traîner, en fin connaisseur, mais pas de façon désagréable, son regard sur la cambrure que dessinent au bas de leur dos les uniformes ajustés des hôtesses. Ce à quoi nous lui rappelons souvent, comme une petite plaisanterie entre nous, qu’on ne touche qu’avec les yeux.

Un grésillement dans la radio et nous laissons Maëva s’occuper de l’embarquement pour rejoindre notre destrier volant et y accueillir les passagers.

- Bonjour, bienvenue à bord monsieur. Vous avez des journaux à disposition ici… Siège 28A ? à peu près au milieu de l’allée, sur votre gauche, côté hublot… Mais je vous en prie, très bon voyage à vous…

Je sens son regard sur moi, ce qui accentue mon sourire. C’est la première fois que nous volons ensemble, j’espère juste qu’il ne sera pas trop déconcentré… 

Entre deux passagers, je jette un coup d’œil vers lui. Comme je le pressentais, il me regarde en souriant. C’est fou ce que l’uniforme lui va bien… Comment ça, pas objective ? tsss…


- Bonjour mademoiselle… Er… Sorry miss, welcome on board…

Les passagers défilent, et je lis sur le visage de certains l’angoisse sourde qui les surprend à leur entrée dans la cabine. Pourtant, cette fois encore, tout se passera bien… Philippe, notre monsieur météo à nous, m’a assuré que le trajet serait dégagé. A peine deux ou trois nuages pour nous distraire du ciel bleu !

Trois passagers séparés par les hasards de l'enregistrement me demandent s'il ne resterait pas des sièges côte à côte. Malheureusement, le vol est plein... Devant leur air dépité, je leur conseille d'attendre que l'avion ait décollé, car presque tous les passagers sont déjà installés, et de demander alors gentiment à l'un de leurs voisins s'il ne voudrait pas changer de place. Le jeune homme me sourit avec insistance avant de se faire pousser du coude par ses deux compagnes de voyage...

Enfin, le dernier passager monte, suivi de Maëva. Les portes se ferment et nous procédons aux vérifications d’usage…

- PNC aux portes s'il vous plait…  Armement des toboggans, vérification de la porte opposée, merci.

Puis c’est l’heure de la sacro-sainte litanie des consignes de sécurité… Allez les minettes, c’est vous qui entrez en scène cette fois-ci, et moi je me contenterai des coulisses et du micro.

- May we please have your attention for a few moments, we are now going to show you the safety procedures.

Je leur laisse le temps de gagner leur place dans l’allée et, machinalement, j’égrène les formalités habituelles… Je les regarde d’un œil amusé mimer les gestes en attachant une ceinture autour d’un passager imaginaire. Je sais très bien que tout à l’heure, certains feront semblant de n’avoir pas écouté ce passage…

- En cas de dépressurisation, des masques à oxygène tomberont automatiquement devant vous...

L’avion se met en branle, guidé au sol par le tracteur de repoussage, avant de se diriger lentement vers la piste de décollage. Imperturbables, nous continuons notre petit spectacle…

- ... 6 sorties de secours, 2 à l’avant, 2 au milieu, 2 à l’arrière….

Dernier tour des passagers. Certains ont l’air anxieux, nous nous efforçons de les rassurer au mieux… Dernières tablettes à relever, dernières ceintures à attacher. C’est fou comme les hommes sont moins dégourdis que les femmes, il faut toujours leur donner un coup de main… Allons, je ne suis pas dupe, et je sais très bien le leur faire savoir d’un petit regard désapprobateur. Mais avec le sourire, bien sûr… c’est le job.

Les issues de secours sont dégagées, les bagages rangés, les passagers attachés… la cabine est parée. Je rejoins l'avant de l'avion et m'attache à mon tour, prête pour ce frisson si particulier du décollage… D'autant qu'aujourd’hui, c’est LUI qui est aux commandes…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:22 par Roxanne »
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Réponse #3 Lun 16 Juil 2007, 18:34
Roxanne
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- Un passager ordinaire… ou presque -

10h38 - Crash H-2

Voilà maintenant près de 2 heures que nous avons quitté la piste et que nous faisons route vers les îles Fidji… Ou plus exactement, vers Los Angeles, notre étape sur la route des Fidji. Les passagers semblent plus détendus. Avec Stéphanie et Maëva, nous passons de rangée en rangée pour nous assurer que tout va bien. D’ici vingt minutes, il sera temps de faire la première distribution de boissons et d’en-cas. En attendant, nous avons de quoi nous occuper avec les explications sur le fonctionnement des vidéos individuelles, comment régler le volume, choisir le film, changer de musique… La routine habituelle d’un vol long courrier, en somme.

Une jeune femme me demande avec un sourire timide et un air un peu anxieux si je n’aurais pas un somnifère pour elle. Visiblement, l’avion n’est pas son truc… Mais pour rejoindre L.A. au plus vite, c’est difficile de faire autrement. Bien sûr, sur les longs trajets de ce type, nous avons toujours ce genre de choses à bord… Je lui amène donc un verre d’eau et une petite plaquette avec deux comprimés, en lui recommandant de garder l’un des deux en réserve, au cas où…


Au passage, un jeune homme a cherché à attirer mon attention. Voyant que j’étais occupée, avec mon verre d’eau à la main, Stéphanie s’est approchée de son siège… Mais la voilà qui revient vers moi et me souffle à l’oreille, l’air mi-amusé mi-agacé, mais avec un petit clin d’œil complice…

- Il m’a dit qu’il préférait te parler à toi… Espèce de bourreau des cœurs, en voilà encore un que tu vas décevoir quand il saura que tu n’es pas sur le marché ! Dire qu’on ose prétendre que les hommes préfèrent les blondes…

Je m’approche donc à mon tour du jeune homme, amusée par la dernière remarque de ma collègue. Souriant, mais l’air un peu embarrassé, il s’explique.

- Bonjour… euh… voilà, j’ai une requête un peu particulière… bon, je pense que ça n’est pas autorisé en temps normal, sauf peut-être pour les VIP, et encore… mais je tente ma chance quand même… Voilà, en fait, je suis étudiant à l’ENAC, et je rêve depuis toujours de devenir pilote de ligne et… je me demandais si par hasard… Je pourrais être autorisé à une toute petite visite du cockpit… Je me ferai tout petit… S’il vous plaît…

Je souris à mon tour. Ce n’est pas la première fois qu’on a des demandes de ce genre… et je sais qu’en général Raphaël n’y accède pas, car il estime que le cockpit c’est comme les cuisines d’un restaurant ou l’arrière du comptoir de la poste, c’est une zone réservée… Mais il s’agit d’un « initié », alors peut-être que cette fois… En tout cas, par acquis de conscience, je vais relayer la demande…

Après un petit air surpris de me voir débarquer sur son terrain, c’est mon cher et tendre qui me répond, prenant un air important et sûr de lui. Je ne dis rien mais mes yeux parlent à ma place et pétillent de malice. Fais la roue pour impressionner ta belle, mon grand, t’as raison !

Toujours est-il que le pilote acquiesce aussi. Notre étudiant est visiblement dans un jour de chance… C’est d’ailleurs ce que je lui confie tout en l’accompagnant jusqu’à l’avant de l’avion, où Raphaël l’accueille chaleureusement.

- Bonjour jeune homme, bienvenue dans les dessous de l’Aviation Civile.

Et là, tout à coup… je ne comprends plus rien… Je me sens bousculée, une douleur au poignet, et… En quelques secondes, je me retrouve coincée, le bras retourné dans le dos, plaquée contre l’étudiant… ou plutôt le soi-disant étudiant. Sa respiration est rapide, mais sa poigne est ferme. Impossible de me dégager. Gestes rapides et précis, voix calme et assurée… Je crois bien que je viens de me faire avoir en beauté…

- Silence radio, messieurs, et pas de panique, nous n’allons plus aux Fidji.

C’est alors que je sens ce truc froid et métallique appuyé contre ma nuque.

Hum... Huston, je crois que nous avons un léger problème…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:22 par Roxanne »
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Réponse #4 Jeu 19 Juil 2007, 18:42
Roxanne
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- Où est passé Zorro ? -

11h43 - Crash H-1

En quelques instants, toutes les consignes de sécurité que j’ai égrenées tout à l’heure défilent dans ma tête. Non, c’est bien ce que je pensais… Il n’y a rien qui puisse m’aider. Pas de « En cas de prise d’otage d’une hôtesse par un pirate de l’air, restez calme et attendez que Zorro arrive ». Too bad.

Je m’efforce de respirer lentement pour calmer l’emballement de mon cœur et pouvoir entendre ce qui se dit autour de moi plutôt que mon sang qui bat. Le bel homme en uniforme de copilote qui me sert de petit ami est plus blanc que blanc. Il me regarde, comme paralysé, et je lis une profonde terreur au fond de ses yeux.

Ça n’est pas très réconfortant, à vrai dire. Je suppose que le truc que je sens sur ma nuque est donc bien ce que je crois. Et qu’il a peur pour moi. Et c’est totalement incongru de penser ça maintenant, mais je n’ai qu’une envie, là, tout de suite, c’est de lui dire que moi aussi, je l’aime… Sauf que bien sûr, je ne le dirai pas. Ce serait une carte de plus dans les mains de ce pirate…

Je ferme les yeux, j’ai l’impression que le temps est suspendu et que les secondes durent des éternités. La journée n’était pas censée se passer comme ça. Demain, après ces heures de vol et la courte escale à Los Angeles, nous avions une journée de repos aux îles Fidji… Nous aurions dû laisser nos empruntes sur le sable mouillé et partager un hamac pour deux, et faire toutes ces petites choses que font les jeunes couples et qu’on trouve stupides et agaçantes jusqu’à ce qu’on soit concerné soi-même… 

Et c’est ce moment que choisit Raphaël pour intervenir.

- Écoute mon garçon, détourner un avion c’est loin d’être un jeu, et j’sais pas si t’es au courant mais ça ne se cache pas comme ça non plus, alors range ton jouet et retourne faire des pâtés de sable dans la cour de récréation.

Sa voix est calme et posée, ses yeux rivés sur les appareils de vol, soucieux qu’il est de ne pas laisser transparaître en cabine le drame qui se noue dans ce cockpit. Sauf que son ton un peu supérieur ne semble malheureusement pas impressionner notre pirate de l’air… ni vraiment lui plaire. Après une réponse sèche et qui confirme mes craintes – il est bel et bien armé – ce dernier assène un coup sec sur la nuque de Raph, qui pique aussitôt du nez, inconscient.

Nous voilà bien ! Je jette un regard angoissé vers mon amour… qui n’en mène pas large. C’est la première fois qu’il copilote un vrai vol long courrier avec des vrais passagers, et il se retrouve avec sur les bras, un détournement d’avion, un pilote dans les alléluias et sa copine en guise d’otage aux mains d’un pirate de l’air inconscient et visiblement impulsif. Mais à part ça, madame la marquise, tout va très bien…

-  Écoute y’a rien de grave, ton copain fait juste un petit somme, il se réveillera avec un mal au cou dans quelques heures mais d’ici là tu nous auras gentiment déposé sur Jaluit, c’est une des îles Marshall.

- Vous… vous pensez… vous pensez vraiment pouvoir échapper aux systèmes radar et disparaître… disparaître avec l’avion ?

C’est bien ce que je pensais, il est totalement paniqué…

- Qui parle de disparaître ? Notre employeur a besoin d’un coup de pub, aucun intérêt de disparaître dans ces conditions.

Je reprends doucement le contrôle sur moi-même… On dirait que « notre » pirate n’a pas vraiment de mauvaises intentions… du moins, ça pourrait être pire. Je ne comprends rien à son histoire de coup de pub mais visiblement il n’en veut qu’à notre avion… Du moment que nous restons tous en vie…

Et c’est alors que j’entends des cris en provenance de la cabine. Ce qui me remet totalement les pieds sur terre. Enfin, façon de parler, à près de 30.000 pieds au-dessus de la mer… L’ordure ! Il devait avoir des complices dissimulés parmi les passagers… Pourvu qu’aucun mal ne leur soit fait.

Voilà le principal. Les passagers. Mes passagers. Je suis chef de cabine, j’en suis responsable. J’entends à peine les échanges qui suivent, d’une oreille distraite. Le pirate a raison. Il ne faudrait pas qu’un passager veuille faire un acte de bravoure et soit blessé… ou pire… Et s’ils ont des armes à feu, ça peut être fatal à tout le monde… Ils sont fous…

- Écoute mon mignon, si tu ne veux pas être la cause d’un dommage collatéral tu restes ici gentiment et tu te contentes de faire avancer ton tacot vers Jaluit, moi et ta copine on va faire un petit tour en salle, les clients ont besoin d’être rassurés.

Alors que je suis poussée hors du cockpit, je jette un dernier regard vers lui… Et je croise ses yeux angoissés. Sans prononcer un son, toujours pour les mêmes raisons, j’articule quelques mots que j’espère apaisants… Reste calme, ça ira…

Ça ira, ça ira… faut le dire vite. Mais où est passé Zorro ?

« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:23 par Roxanne »
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Son plus beau matin d'hiver, ou comment Hélène devint Roxanne
Réponse #5 Ven 20 Juil 2007, 12:19
Roxanne
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- De Charybde en Scylla -


12h02 - Crash H - plus grand chose...

Les minutes passent et Zorro n'arrive pas. En même temps, si on avait eu un cheval dans les soutes, je crois que je l’aurais su. L’homme, qui me tient toujours le bras, me souffle à l’oreille que je ferais bien de calmer un peu mes passagers.

- Ma jolie, je crois qu’une annonce ne serait pas du luxe, les petits ont besoin d’une voix calme et posée, tu crois pouvoir faire ça pour moi ?

Son petit air ironique et cajoleur m’agace au plus haut point. Les dents serrées, je finis par lui répondre.

- Commencez donc par desserrer un peu votre étreinte, vous me faites mal.

Étonnamment, il s’exécute presque tout de suite, tout en me gardant sous bonne surveillance. Il libère mon bras sans mot dire mais sa main se pose très fermement sur mon épaule. Je masse mon poignet douloureux et je tourne le visage vers lui, les yeux incendiaires et le ton glacial.

- Et inutile de m’expliquer ce que je dois faire, je connais mon métier, et je connais les risques que vous et vos… hommes de main… faites courir à MES passagers avec vos armes à feu. Je ne souhaite pas plus que vous que l’un d’eux perde son sang froid, quoique sans doute pas pour les mêmes raisons.

Les sourcils froncés, il semble mal accepter mes remarques, et une étrange expression traverse son visage, mais je continue sur ma lancée, d’un ton ferme.

- Laissez-moi voir ce qu’il se passe en cabine. Je ne ferai rien que vous puissiez regretter, rassurez-vous.

Et sans attendre son accord, j’entrouvre les rideaux qui séparent la zone technique de la classe affaire. Les passagers s’agitent, il y a deux hommes debout dans la travée centrale qui tiennent en respect la cabine… Ils ont pris eux aussi Stéphanie et Maëva en otage. Il ne faut surtout pas qu’un passager fasse de bêtise... Il est vraiment temps de faire une annonce.


Je respire trois fois à fond… mes jambes sont en coton et mon cœur va finir par exploser, mais je dois à tout prix paraître le plus calme possible…

- Mesdames, messieurs, Ladies and gentlemen…
Ici votre chef de cabine. Nous sommes victimes d’un détournement. Je vous demande instamment… je vous supplie de ne rien tenter. Aucun mal ne nous sera fait, tout ce qui intéresse ces hommes… c’est notre avion. Ne commettez aucune folie, l’usage d’une arme à feu ici peut être dramatique…


Je traduis aussitôt en anglais, puis, après avoir posé la radio, je me tourne vers lui.

- J’imagine que vous n’allez pas me laisser circuler parmi eux, mais ils ont besoin que vous fassiez un geste si vous voulez qu’ils soient rassurés.

Il me regarde avec un petit sourire, sûr de lui…

- On va demander à une de tes copines de passer les rassurer, sous bonne garde. Toi et l’autre, vous restez nos otages, comme ça ils ne tenteront rien…

À croire qu’il avait déjà tout prévu… Et toujours ce sourire… En d’autres circonstances je l’aurais peut-être apprécié, mais là… Ce qu’il peut être agaçant ! Une colère froide commence à m’envahir et mes yeux me trahissent malgré moi. Le pire, c’est qu’on dirait que tout ça l’amuse au plus haut point.

Reste calme ma fille… Pense à tes passagers… Stéphanie sera la plus à même pour faire ça… Je m’empare à nouveau de la radio.

- Restez assis à vos places, restez calmes, Stéphanie va passer parmi vous pour s’assurer que tout va bien.

A son tour, il entrouvre le rideau et adresse un signe de la main à ses complices. Stéphanie jette un regard inquiet vers nous, je tente une ébauche de sourire… Elle remonte l’allée avec l’autre gorille sur ses talons. Je lui glisse quelques mots à l’oreille, elle acquiesce. L’important c’est de calmer les passagers. Je ne suis pas sûre qu’on puisse faire confiance à ces hommes, mais c’est pas tout à fait comme si on avait le choix.

Après un petit conciliabule, Stéphanie est autorisée à continuer la distribution de boissons, mais sans le chariot qui est sans doute jugé trop dangereux… Je la regarde passer de rangée en rangée, elle a vraiment un don pour apaiser les passagers. J’enrage de devoir rester là sans pouvoir l’aider, mais mon gardien a été inflexible sur ce point.

C’est à ce moment là que le sol se dérobe sous mes pieds. L’autre me rattrape avant que je me retrouve par terre.

- Hop hop, reste avec moi, ma belle…

Des turbulences. Génial. J’en rêvais.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:24 par Roxanne »
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Réponse #6 Lun 23 Juil 2007, 17:00
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- I’ve got a bad feeling about this -

12h34 - Crash imminent

Bon, on se calme, ce ne sont que des turbulences. C’est pas si grave, ça arrive tout le temps…

Mouais, sauf qu’en général, elles sont pas violentes à ce point… Outch ! Non, décidément, pas au point de me projeter contre la paroi comme ça. Le côté positif, c’est que le sursaut de l’appareil m’a justement envoyée m’écraser à deux pas de la radio. Je me relève en pestant contre mes chaussures à talons et j’agrippe machinalement l’émetteur.

- Mesdames et messieurs, nous traversons actuellement une zone de turbulences… Non sans blagues… Première nouvelle ! Comme si ça n’était pas clair pour tous les estomacs présents à bord. Enfin, les consignes sont les consignes. Et puis des fois que certains auraient pu croire à une attaque de dragons ailés… so please keep your seat belt fastened.

Alors que je m’apprête à vérifier l’état des passagers en cabine, quelqu’un m’agrippe prestement par la taille… Ah, oui… je les avais presque oubliés, lui et son arme. Et manifestement, le fait que j’aille batifoler dans la cabine ne fait pas partie de son plan. Il me pousse fermement vers le cockpit.

- Viens là, Hélène ma jolie, on va aller dire deux mots à ton homme, j’suis pas un grand fan de rodéo moi…


Ton homme.
Je me laisse faire sans vraiment me rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Il m'a appelée Hélène, mais pour ça, mon badge a très bien pu le renseigner... En revanche... Il a dit «ton homme». Ce qui signifie… ce qui signifie que depuis le début, il sait tout des liens qui nous unissent, lui et moi. Il ne m’a donc pas choisie par hasard, ni pour mes beaux yeux… Il voulait juste s’assurer d’avoir un moyen de pression efficace sur le personnel navigant… Et c’est d’ailleurs sûrement pour ça qu’il a aussi rapidement envoyé Raphaël au pays des songes ! Ce type est incroyablement bien renseigné… Je comprends mieux pourquoi il a l’air tellement sûr de lui.

Oui, sauf que… Et les turbulences, pépère… Elles faisaient partie de ton plan, aussi, dis-moi ? À voir la façon dont il s’adresse au pilote-malgré-lui, j’ai comme un doute…

- Qu’est-ce que tu fous l’artiste ? T’es passé sur un dos d’âne ?

- C’est des turbulences espèce d’ignare ! Un aficionado du détournement, tu m’en diras tant ! Et quel courage vraiment, j’suis impressionné, menacer une hôtesse de l’air quelle classe !

Sa tentative de rébellion m’arrache un petit sourire… Mon petit canard… Forcément, me voir menacée avec une arme n’a rien de bien rassurant, et j’imagine qu’à sa place je n’en mènerais pas large…

Mais évidemment, notre pirate de l’air tient là une trop belle occasion et je suis convaincue qu’il n’est en aucun cas question pour lui de me laisser en dehors de tout ça. Compte tenu de ma relation avec le copilote, ce serait une grosse erreur tactique.

Curieusement, maintenant que je sais qu’il sait, je me sens comme… plus légère… moins menacée. De façon inexplicable, je suis intimement convaincue qu’il ne me fera aucun mal, ou du moins, qu’il ne se servira pas de son arme contre moi… Je suis juste un moyen de pression idéal… Et s’il est aussi expérimenté qu’il le prétend, il sait forcément le danger qu’il nous ferait courir à tous s’il venait à se servir de son arme…

Plongée dans mes réflexions, mes yeux finissent par se poser sur… les gros nuages noirs qui se dressent juste devant nous… Wow oh… Il faut croire que ces turbulences ne sont pas totalement anodines.


Un grand frisson me parcourt l’échine, et ce n’est pas le froid… J’ai un mauvais pressentiment. Tout ça va mal finir… Je jette un regard inquiet vers les cadrans lumineux, les indicateurs dansent un quick step endiablé, et l’assiette de notre bolide semble de plus en plus difficile à maintenir…

Décidément, je le sens plus du tout, ce détournement. Panique et embouteillage monstre parmi mes neurotransmetteurs. Une seule chose me semble aussi évidente et inévitable que le sort d’une tablette de chocolat quand elle a le malheur de croiser mon chemin : si on continue, on va tout droit au crash !

Il faut vraiment qu’on se sorte de là… Sauf que l’Autre ne semble pas prendre pleinement conscience de la situation, et insiste pour qu’on ne dévie pas d’un pouce… Il va tous nous tuer…

Soudain, l’avion décroche.

Mon preneur d’otage, trop occupé par ses joutes verbales avec mon co-pilote préféré, m’a libéré le bras… Mauvaise idée… pour moi du moins. Grâce à mes formidables chaussures à talons magnifiquement glamour mais hautement inadaptées à ce genre de situations, je perds rapidement l’équilibre et je me sens tomber en arrière vers la coursive…

Puis c’est le noir total.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:25 par Roxanne »
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Son plus beau matin d'hiver, ou comment Hélène devint Roxanne
Réponse #7 Mar 24 Juil 2007, 13:41
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- Drôle d’endroit pour un réveil -

Crash H+3

Sensation de douleur diffuse mais généralisée.

Allongée de manière tout sauf confortable sur un sol plus que dur, les yeux fermés, je grimace. J’ai connu plus agréable comme réveil… Je me concentre pour identifier les points les plus douloureux. Je sens un poids sur ma jambe gauche, mon épaule droite me lance et j’ai un mal de crâne terrible.

Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire hier soir pour en arriver là ?!

En grognant vaguement, je tâtonne le sol à côté de moi… de la moquette… j’ai toujours détesté la moquette… Puis je passe la main sur ma tête douloureuse et je frôle le mur… Il est froid et métallique…

Purée, mais je suis où là ?!

Avec une sourde appréhension, je finis par ouvrir les yeux. Et je reste figée, le regard vers le plafond de ce qui semble être… une coursive d’avion.

Minute papillon… Qu’est-ce que je fous allongée au beau milieu d’une coursive d’avion ?

Après quelques instants de panique totale, incapable de me souvenir comment j’ai pu me retrouver là, je décide de me lever, ou du moins d’essayer. Je me redresse lentement, attentive à chaque craquement de mes articulations et aux tiraillements de mes muscles endoloris. La tête me tourne un peu mais je crois n’avoir rien de cassé.

Je m’adosse contre la paroi et je baisse les yeux vers la chose qui appuie sur ma jambe. Un sac en toile. Bleu foncé. Je regarde autour de moi. Plusieurs objets gisent au sol, un petit placard est ouvert au-dessus de moi et a vraisemblablement déversé son contenu un peu partout. Je tends la main pour m’emparer du sac et examiner son contenu, notant au passage quelques petites coupures sur mon avant-bras et sur mes jambes, ainsi qu’une zone rouge sur mon bras, sûrement les prémices d’un hématome multicolore qui sera du plus bel effet.

Visiblement... j'imagine... je suppose que l'avion où je viens de me réveiller a dû avoir comme un problème, vue toute cette pagaille...


J’ouvre le sac… une brosse à cheveux, hum, ça va m’être super utile, ça… Une boite de pansements… déjà, c’est mieux. Une minuscule trousse de toilette… Et ce qui semble être un petit short en jean, un débardeur clair, une paire de chaussettes et un boxer, impeccablement pliés. Du linge propre, donc. Ça, ça peut toujours servir. Si tant est que ce soit à ma taille. Au fond du sac, je découvre enfin la trouvaille du siècle. Une paire de chaussures en toile. Magnifique ! Voilà qui sera bien plus pratique que les chaussures à talons que je porte actuellement…

Quelques neurones se remettent à fonctionner. J’ai des escarpins aux pieds. Un tailleur bleu clair. Des bas magnifiquement filés. Et il y a une sorte de petit chapeau écrasé à côté de moi. Tout ça ressemble fortement à un uniforme… d’hôtesse ? Alors… je suis… une hôtesse ? Remettant en place mes vêtements, je me pique soudain le doigt. La fautive est une petite épingle à nourrice qui pendouille un peu lamentablement sur ma veste. Je devais avoir un badge ici.

Ma tête me tourne à nouveau, de manière douloureuse. J’essaye de réfléchir, de me souvenir… mais j’ai beau faire, je n’arrive pas à savoir… comment je suis arrivée là… ni même… quel est mon nom. Et ça… ça m’angoisse terriblement. Au bout d’un temps qui me semble incroyablement long, je sors de ma léthargie et, prise d’une idée soudaine, je commence à chercher frénétiquement mon badge dans la coursive. Je suppose que le nom du personnel de bord est inscrit dessus… mais en vain. Il reste introuvable.

Avec un soupir dépité, je jette un œil vers ma droite… la porte du cockpit est entrouverte, j’aperçois deux jambes immobiles sur le sol. Mon sang se glace. Je ne sais pas si j’aurai le courage d’aller voir s’il y a encore du monde en vie par là…

C’est alors qu’une odeur vaguement familière, accompagnée d’un picotement qui agresse mes yeux, détourne mon attention. Je tourne la tête vers la gauche… La cabine de l’avion… Elle est remplie de fumée.

Je crois… je crois que me suis crashée dans un avion qui vient de prendre feu.

Tout va bien. Au secours.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:25 par Roxanne »
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Réponse #8 Jeu 26 Juil 2007, 15:13
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- Fantômes du passé -


Jour 1 - En plein après-midi

AU SECOURS !

Une voix hurle dans ma tête, à s’en briser les cordes vocales, mais aucun son ne sort… Je me sens comme pétrifiée. Comme quand on est tellement indigné par une injustice flagrante qu’on a envie de le crier de toutes ses forces, mais qu’on n’arrive rien à dire. Sauf que là, c’est tout bêtement de la peur.

La main crispée sur le sac que je viens de fouiller, je regarde hébétée vers la cabine… Je ne vois pas grand-chose, tout est sombre et la fumée n’arrange rien. J’ai l’étrange sensation d’être spectatrice de mes propres agissements, comme si une partie de moi-même était en train de me contempler à quelques mètres, d’un air à la fois agacé, moqueur et plein de pitié.

Mais bouge-toi andouille, tu vas pas rester là comme ça à attendre que la fumée t’asphyxie !

Je finis par me relever, lentement, péniblement, en m’agrippant à la paroi de la coursive comme si ma survie en dépendait… Sauf que je suis dans un avion lamentablement échoué au sol et pas en train d’escalader une paroi rocheuse.

Je suis… j’étais hôtesse dans cet avion… Je suppose que mon rôle maintenant est d’aider les passagers à sortir de cet enfer… si tant est qu’il y en ait qui soient encore en vie. Cette pensée me paralyse à nouveau, et l’autre moi-même a un sourire un peu méprisant.

Oui, OUI, D’ACCORD ! C’est vrai, j’ai l’air lâche et ridicule et il faut que je me bouge, mais arrête de me regarder comme ça !

Ça y est, je suis en train de devenir folle. Je secoue la tête pour essayer de remettre mes idées en place… Mauvaise idée. Je suis prise d’un petit vertige et j’ai l’impression que quelqu’un est en train d’enfoncer une vrille à l’arrière de mon crâne. Très mauvaise idée. Immobile, j’attends quelques instants que la douleur daigne se calmer et que le sol arrête de bouger tout seul sous mes pieds.

Eh ben ma fille, t’es pas rendue…
LA FERME !


Mon précieux sac toujours à la main, je commence à m’avancer dans la cabine, mais ce que j’y vois me remplit d’effroi et un malaise curieusement familier m’envahit. Deux corps apparemment sans vie gisent au sol juste devant moi, et un peu plus loin, la cabine est complètement défoncée, je ne serais pas étonnée qu’une partie de l’avion se soit détachée au cours de l’atterrissage visiblement brutal de l’appareil…

L’odeur âcre de la fumée… Des bagages échappés des coffres, éventrés au sol… D’énormes morceaux de tôle complètement déformés, effondrés sur les sièges… Un silence lourd, pesant, effrayant… Le crépitement d’un feu que je ne vois pas… La sensation de malaise s’amplifie, et soudain, tout me revient à l’esprit. Avec violence.

   

Un autre crash.

Des voitures renversées, un camion couché en travers de la route… Le même silence pesant… J’ai 6 ans, les mains en sang, debout, seule, et je n’arrive pas à laisser mes larmes sortir. Au milieu d’une fumée épaisse, je pleure à l’intérieur… Des sirènes retentissent dans le lointain…

Vingt ans plus tard, j’ai l’impression de revivre la même scène, et je ne veux pas, je refuse! Je refuse que les secours arrivent et me disent à nouveau qu’ils sont… qu'ils sont... Perdue dans mes fantômes du passé, je n’ai plus qu’une idée, partir, vite, loin de tout ça. Partir.

À peine consciente de ce que je fais, je me dirige vers la porte défoncée de l’appareil… Je titube quelques instants sur le sable, éblouie par le soleil. Ne pas se retourner… Quand je rouvre les yeux, j’aperçois, plus loin, une forêt tropicale… Lentement d’abord, puis d’un pas plus rapide, je me dirige vers elle, et c’est en courant que je finis par m’y enfoncer, perdant mes escarpins dans ma course folle.

Je serre contre moi, éperdument, ce que je crois être la peluche de mon enfance. Mais ce n’est qu’un petit sac bleu…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:27 par Roxanne »
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Réponse #9 Sam 28 Juil 2007, 19:43
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- La Fuite -
191
Jour 1 - Bientôt le crépuscule

J’ai couru… Beaucoup. Je ne saurais dire combien de temps… J’ai couru, à travers la jungle qui se faisait de plus en plus épaisse, sans me soucier des branches qui me griffaient les jambes et me fouettaient les bras ou le visage, ni des pierres qui blessaient mes pieds nus. Sans même prendre garde aux oiseaux qui s’envolaient, dérangés par mon passage, ni aux animaux invisibles que j’effrayais dans ma fuite irraisonnée. J’ai couru jusqu’à ne plus entendre ces sirènes qui hurlaient dans les brumes de mon passé. J’ai couru pour fuir ces échos refoulés issus de mon enfance…

- On a une fillette ici, ses blessures semblent superficielles…
                 - Où sont tes parents ? Tu étais avec eux dans la voiture ?
- Il va falloir les désincarcérer…       
- Que fout l’ambulance ?                               
           - Il ne faut pas rester ici… Comment t’appelles-tu ?
- Laisse tomber, elle n’a pas parlé depuis  tout à l’heure…

J’ai couru à en perdre haleine, jusqu’à ne plus entendre que le sang qui battait à mes tempes au rythme affolé de mon cœur. A bout de souffle, j’ai fini par m’arrêter dans ce qu’on pourrait appeler une clairière.

Pliée en deux, une main sur mon genou, je cherche maintenant à reprendre mon souffle… Je repousse du dos de la main des mèches noires qui me collent au visage et qui tombent devant mes yeux. Ma respiration est rauque et j’ai un point de côté à classer parmi le top 10 des pires points de côté que j’aie jamais eus. Et maintenant que je suis immobile, une douleur lancinante se rappelle à mon bon souvenir à l’arrière de ma tête. M’asseoir…

Je m’approche en claudiquant d’un des arbres qui bordent la clairière. Je crois que pour couronner le tout je me suis foulé la cheville pendant ma course folle. Mes jambes sont généreusement griffées et cela forme, sur ce qu’il reste de mes bas, d’innombrables colliers de petites perles rouge carmin, sur lesquelles joue le soleil déclinant. J’arrive enfin près de l’arbre et je me laisse doucement glisser par terre. Je desserre lentement mon étreinte et le sac auquel je m’accrochais jusque là comme à une bouée de sauvetage, tombe lui aussi au sol.


Un ficus géant. L’arbre contre lequel je viens de prendre appui. C’est un ficus géant.

Quelle ironie ! Je n’arrive même pas à me rappeler qui je suis ni quel est mon nom, mais je sais parfaitement reconnaître cet arbre… À quoi ça va bien pouvoir me servir, de savoir ça ? Je ne sais plus rien de mon passé, mais lui, LUI, je sais qui il est, je connais son nom. La belle affaire ! Monsieur FICUS.

- Enchantée Ficus, moi, c’est l’hôtesse amnésique qui vient de se crasher sur ton île… J’aurais bien apporté un panier d’engrais pour te remercier de m’accorder l’hospitalité, mais à vrai dire, je débarque un peu à l’improviste, et puis je ne connais pas ton parfum favori…

Et voilà que maintenant je parle à un arbre ! Je deviens folle… C’est pathétique.

Ma gorge est nouée et ma voix me semble étrangement déformée. J’ai beau essayer de réfléchir, rien ne me revient de mon passé… Rien, si ce n’est cette odeur âcre de fumée et ces sirènes au lointain… Ces flashs violents de mon enfance… Le terrible accident… Un deuil enfoui dans ma mémoire, c’est tout ce que mon cerveau daigne aujourd’hui m’offrir… Et ce nouveau crash… la tôle déformée… les passagers… sans doute… morts…

Je suis parcourue d’un long frisson, et puis, soudain, alors que je ne les attendais plus, les larmes arrivent enfin et se bousculent en petits ruisseaux tièdes qui dévalent mes joues, et ma vue se déforme et se trouble derrière un voile d’eau…

Perdue au milieu d’une clairière dans une jungle inconnue, je pleure à n’en plus finir, incapable de me contrôler. Les bras autour de mes jambes, négligeant les traînées de sang dont je décore ma veste, je sanglote de manière convulsive, et mes larmes emportent avec elles une angoisse et un désespoir trop longtemps retenus.

Je ne sais combien de temps je reste prostrée ainsi, épuisée, secouée de petits spasmes, même longtemps après que les larmes aient fini de couler, comme si la source s’était tarie.


Tard dans la nuit, la lune, fatiguée de jouer avec les nuages, trouvera une forme immobile roulée en boule au pied d’un ficus géant.

« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:28 par Roxanne »
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Réponse #10 Lun 30 Juil 2007, 23:33
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- Araignée du matin... -

231
Jour 2 – Encore un peu le matin…

Cela fait plusieurs heures que le jour est levé. En cette belle journée de printemps, une petite brise bouscule le feuillage d’un ficus géant, à travers lequel les rayons du soleil jouent un récital lumineux. Au sol, les ombres projetées dessinent un tableau en mouvement incessant.

Indifférente à la beauté toute simple de ces jeux de lumière, une araignée aux longues pattes velues traverse, alerte, la clairière. Elle s’arrête un instant, comme indécise, puis bifurque, se dirigeant lentement vers les grandes racines aériennes d’un arbre. Là, lovée contre l’une des racines, gît une grosse forme inhabituelle. Intriguée, l’araignée commence l’escalade…



Un chant d’oiseau mélodieux dans le lointain.
Quelques secondes plus tard, d’autres chants lui répondent, plus proches.

Je reste quelques instants immobile, les yeux fermés, pour savourer ces rares minutes où, loin des sonneries horripilantes d’un réveille-matin, on apprécie la frontière incertaine qui borde le sommeil. Comme souvent, aucune image d’un possible rêve ne me vient à l’esprit. Si j’ai rêvé cette nuit, en voilà encore un qui aura filé entre les doigts de ma conscience.

Alors que mes sens s’éveillent lentement, je sens quelque chose qui me chatouille sur ma jambe gauche. Quelque chose… qui… bouge. Tout d’un coup, la fameuse frontière incertaine qui borde le sommeil est reléguée à plusieurs années lumières. Y’a un TRUC qui est en train de GRIMPER sur ma jambe. Pleine d’appréhension, j’ouvre les yeux et je me redresse pour voir de quoi il s’agit.

- AHHHH !

Projetée à quelques dizaines de centimètres par le spasme incontrôlé de ma jambe, une grosse… une énorme araignée reste quelques secondes plaquée au sol avant de filer au loin sans demander son reste, visiblement aussi effrayée que moi. Quelle andouille je suis. Les petites bêtes n’ont jamais mangé les grosses.

Oui enfin ça, c’est ce qu’on dit hein… Y’a qu’à voir, les piranhas se privent pas. D’ailleurs si ça se trouve elle était pleine de venin cette sale bête. Yeark !

Je réprime un frisson et je m’assieds plus confortablement, vérifiant d’un air angoissé qu’il n’y a pas d’autre visiteur indésirable autour de moi. C’est seulement alors que je réalise où je suis. Bien… une clairière… une forêt… C’est pas vraiment un environnement habituel. Mais ce n’est pas désagréable, avec ce soleil qui joue à travers le feuillage.

En bâillant, j’étire mes bras lentement, me demandant un peu ce que je fais là. Je remarque alors les traînées de sang sur ma veste bleue et les zébrures de sang séché qui parsèment mes jambes. Ma tête est un peu douloureuse, et en passant la main dans ma tignasse ébouriffée, sous la barrette métallique qui retient à peine quelques mèches, je sens comme une petite bosse tout en longueur sur mon cuir chevelu. Un petit bout s’en détache et je regarde étonnée ma main. Du sang séché ?

Bon sang. L’avion. Le crash.

Les souvenirs de la veille se remettent petit à petit en place. Les souvenirs de l’autre accident aussi… Et ma fuite effrénée à travers la jungle. Et les larmes amères et réconfortantes à la fois… Et le trou noir, béant, dans ma mémoire, pour tout le reste.

Essayant de ne pas me laisser envahir par le désespoir, je passe distraitement la main sur ma joue. Petite douleur, sûrement due à un choc pendant ma chute dans la coursive de l’avion… et mes doigts sont noirs. Ah oui… évidemment. J’aurais dû mettre du mascara waterproof. Je dois avoir un aspect terrible… Je jette un regard désolé sur mes jambes. Tout ce sang coagulé risque, en plus, d’attirer des parasites.

Il faut… Il faut que je trouve de l’eau, une rivière, quelque chose. Que je me débarbouille un peu. Et au moins ça m’occupera… Je me dresse péniblement, et ce n’est qu’une fois debout que je me rends compte à quel point j’ai été stupide hier. Courir pieds nus à travers la jungle. Mais quelle cruche ! Je grimace de douleur et au bout de quelques pas, je m’appuie contre « mon » arbre pour évaluer l’étendue des dégâts…

C’est pas bien joli à voir. Il faut vraiment que je trouve de l’eau, et pas seulement pour jouer les coquettes, cette fois.

Bien joué miss. Bien joué…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:29 par Roxanne »
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Réponse #11 Jeu 02 Août 2007, 16:26
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- … chagrin -
270
Jour 2 – Au bout de 10 minutes

Au début, j’ai bêtement pensé que je pourrais continuer pieds nus jusqu’à la rivière que j’allais inévitablement trouver… Il y avait bien ces chaussures que j’avais dénichées dans le précieux sac bleu, mais je n’osais pas les salir déjà de mon sang, et j’étais bien arrivée jusque là comme ça, et il y avait sûrement de l’eau pas trop loin… C’est bien, la naïveté, mais parfois ça fait faire des choses totalement absurdes.

Au bout de dix minutes d’une marche dont chaque pas me coûte, sur le sol irrégulier de cette jungle tropicale, je m’avoue vaincue. Assise sur le tronc d’un arbre déraciné par je ne sais quelle furie, je nettoie patiemment, comme je peux, mes pieds meurtris. Brindilles, échardes, petites pierres… L’étude des blessures les plus importantes m’arrache une nouvelle grimace.

C’est pas gagné…

Je plonge la main dans mon sac aux merveilles à la recherche des précieuses chaussures en toile. A la place, mes doigts trouvent une chose un peu molle emballée dans du plastique. Sursaut incrédule de mon esprit qui tourne au ralenti depuis mon réveil. Un paquet de kleenex ! C’est incroyable comme des objets si banals peuvent soudain prendre une importance démesurée…

Consciente de leur valeur, et bien décidée à les économiser, j’en prélève un, séparant délicatement ses deux épaisseurs pour en faire de minuscules matelas en guise de semelles. Ce ne sera pas une grande amélioration niveau confort, mais avec un peu de chance, ils absorberont le sang si mes blessures se rouvrent… Coup de chance, les chaussures me vont comme un gant. Enfin. Façon de parler, bien sûr... Porter des gants aux pieds ça doit quand même pas être un summum de praticité.

Pour conjurer l’oppression de la jungle qui m’entoure, je m’encourage à haute voix…

- En avant ma grande ! Toi et moi on a une rivière à débusquer.



Jour 2 – 4h plus tard

Voilà des heures que je crapahute à travers cette maudite forêt, guettant désespérément le chant d’un ruisseau, qui me serait à cet instant je crois presque aussi agréable que si je voyais surgir devant moi une baignoire remplie d’eau chaude et de nuages de mousse façon chantilly. Sauf que la probabilité que cette dernière chose survienne est à peu près aussi proche de zéro que mon moral.

Exténuée, je finis par m’arrêter au milieu de nulle part. La jungle est tellement dense qu’il est très difficile d’estimer l’heure qu’il peut être, le soleil n’étant visible que par le biais de quelques-uns de ses rayons qui réussissent à percer la canopée.

Avec circonspection, peu désireuse de renouveler ma rencontre matinale avec la faune du coin, je m’assieds sur un bout de rocher qui dépasse à travers la mousse. Mes pieds me font mal, et je dois en être à mon 35ème moustique terrassé, mais dans cette longue bataille certains plus sournois ont eu raison de ma vigilance. J’espère que j’avais pensé à me vacciner avant de monter dans cet avion… Si d’aventure j’avais prévu d’arriver dans un endroit de ce genre… Ce qui est loin d’être évident. Il me semble qu’en général, on n’envisage pas trop de s’écraser ailleurs que dans son fauteuil, quand on prend l’avion.


Alors que je masse ma cheville toujours douloureuse après ma course d’hier, revoilà l’enquiquineuse de service qui pointe son nez. Elle a toujours son petit air supérieur et condescendant…

Eh ben ma fille… pas facile hein, de jouer les aventurières !
Humf…
Tu t’es regardée ? Non ? Dans ce cas, évite, parce que je t’assure que tu fais peur.
Tu n’as rien de plus encourageant à me dire ? De toute façon, je vois pas trop qui je pourrais faire fuir, y’a personne dans cette foutue jungle…
Ah ça… c’est ce que tu crois…
Pardon ?
Les empreintes que tu vois là, dans la boue… à ton avis, c’est quoi ? L’œuvre en papier mâché d’une décoratrice d’intérieur total hype sur le thème « les fauves dans leur milieu naturel » ?

Et tous ces bruits qu’on entend… Je suis pas sûre que ça soit monsieur Lapinou et sa petite famille en train de faire un concours de GRS, tu sais.


Je frissonne. Et je tends l’oreille, une fois de plus. C’est vrai qu’il y a tout autour de moi tout un tas de bruits proches ou lointains… Les échos d’une vie sauvage insoupçonnée… et sans doute… dangereuse.

D’accord, d’accord, voilà, ça y est, t’as réussi à me ficher la frousse… T’es contente ?
Bah… pas vraiment, maintenant que tu m’en parles. Parce que figure-toi que j’ai diablement soif. Et faim aussi. Et finalement, ça gâche mon plaisir.


Elle a perdu un peu de sa superbe. Et mon estomac qui gargouille lui donne entièrement raison. Je ne sais même pas à quand remonte mon dernier repas… mais certainement à trop loin. Et puis j’ai soif, terriblement soif. Et maintenant que je ne cours plus après une hypothétique rivière qui peut-être n’existe même pas, je me sens… faible. Vulnérable. Fatiguée. Tellement fatiguée… Et plus ça va, plus ma gorge se serre.

Et je suis seule, perdue au milieu de rien.

Et je suis amnésique. Et peut-être que quelqu’un m’attend à des centaines de kilomètres d’ici, quelqu’un dont je ne me souviens même plus de l’existence et que je ne reverrai jamais…

Fichue boule au fond de ma gorge. Mes yeux se voilent à nouveau. Non, non !… pas encore… à quoi ça servira ? à quoi bon ? à quoi bon…

Hey… pleure pas… je suis désolée, je voulais pas…
C’est un peu tard…

« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:30 par Roxanne »
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Réponse #12 Lun 06 Août 2007, 12:43
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- Araignée du soir… ? -

316
Jour 2 – A la nuit tombante

Cette nouvelle crise de larmes me laisse vidée comme une poupée de chiffons qu’un gamin capricieux aurait négligemment déposée là. Vidée, et seule. Mon autre moi-même semble m’avoir abandonnée à mon triste sort, honteuse peut-être de nos derniers échanges… À moins qu’elle ne se soit simplement lassée de la pleurnicheuse que je semble être devenue. Ou bien l’ai-je toujours été ?

Qui suis-je ? Qui étais-je ?

Hantée par cette question qui me revient sans cesse depuis mon réveil dans la carcasse de l’avion, je finis malgré tout par me rendre compte que la jungle autour de moi est en train de subtilement changer. Un silence plein d’attente est tombé, comme une respiration au milieu d’une vie trépidante… Je devine, à voir l’aspect plus sombre des arbres qui m’entourent, que le crépuscule arrive, et que la faune nocturne règnera bientôt en maître.

Les propos de mon amie imaginaire pas très sympa me reviennent en mémoire. Je n’ai pas vraiment envie de finir dans l’assiette de la « décoratrice d’intérieur » qui a laissé ces belles traces de griffes sur ce tronc. Il serait temps que je trouve un coin pour dormir… et quelque chose à manger, avant tout, histoire de chasser un peu le malaise qui me guette. Je me relève péniblement, ramassant au passage le sac bleu qui ne me quitte plus, et je reprends ma marche à travers la végétation dense.

Au bout de quelques minutes à peine, j’aperçois sur le sol des fruits étranges, dont je ramasse un exemplaire. On dirait une orange verte, striée de blanc… Jamais rien vu de pareil… Je l’épluche avec mes ongles, la chair qui se cache dessous est molle et jaunâtre.

Pas sûr que ça soit bien prudent… Mais j’ai faim… Et puis c’est pas comme si j’avais toute une carte de grand restaurant sous les yeux, à la guerre comme à la guerre…

Je goûte prudemment le fruit étrange. C’est un peu visqueux… Mais je n’ai pas le temps d’analyser plus précisément ce que j’ai goûté, un réflexe me poussant à recracher le tout. Ce truc est amer et acide à la fois, à un point tel que c’en est insupportable, malgré ma faim. C’est mon jour de chance.

Un peu plus loin, je tombe sur un autre fruit inconnu, au sol. Ma précédente expérience m’a un peu refroidie, mais je n’ai pas tant de choix que ça… Celui-là a la taille d’une pêche, ressemble vaguement à un kaki, et sa chair blanche est un peu translucide. Je porte le fruit à ma bouche avec appréhension. Mais cette fois, c’est une bonne pioche. La chair est douce, savoureuse et très juteuse. Je sens avec délectation le jus sucré apaiser ma gorge desséchée… Un vrai délice ! Je cherche avidement ses petits frères, et j’en trouve trois à proximité immédiate, auxquels je m’empresse de faire subir le même sort.

Levant les yeux, j’aperçois d’autres fruits du même genre dans l’arbre qui me surplombe, mais ils sont largement hors de ma portée, et l’escalade me semble malheureusement proscrite sur ce grand tronc lisse. Je reprends donc mon exploration minutieuse du sol, espérant pouvoir compléter un peu ce dîner frugal. Alors que je m’apprêtais à renoncer, j’aperçois, à moitié caché sous une grande feuille mordorée, un autre de ces fruits délicieux. Mais alors que ma main n’est plus qu’à deux centimètres, mon geste pour l’attraper se fige.

Une grosse araignée a surgi de sous la feuille.

Elle étend ses pattes velues sur le fruit que je convoitais, et reste là, immobile, comme pour me signifier qu’elle l’a vu avant moi et qu’il est hors de question de que lui vole son repas. Ma vieille phobie me reprend… Deux bêtes de ce genre dans la même journée, c’est bien ma veine… Je me relève doucement, évitant les gestes brusques, et je m’éloigne, fixant intensément la chose poilue en espérant que ça l’empêchera de bouger.


Mon cœur bat à tout rompre et met longtemps à se calmer. Cette nouvelle rencontre m’a passé l’envie d’approfondir mes recherches, et je me contenterai de ce petit repas pour ce soir. C’était peu, mais suffisant pour apaiser un minimum ma soif et ma faim… au moins pour tenir jusqu’à demain. En attendant…

En attendant, faut que je trouve où dormir. Un arbre ça serait idéal, histoire d’être hors de portée des vilaines bestioles qui traînent dans le coin...

Sauf que, bon, je ne me sens pas l’âme d’une formidable sportive, et la plupart des arbres qui m’entourent ne possèdent aucune branche suffisamment basse pour que je puisse espérer en tenter l’escalade. Je cherche pendant un moment dans la nuit tombante, et je finis par en trouver un à peu près abordable. Immense. Et, chose non négligeable, apparemment vide de tout occupant.

Un rocher m’aide à attraper la plus basse de ses branches, et après quelques contorsions, je me retrouve à califourchon dessus, le sac bleu entre les dents. Situation hautement inconfortable pour ma jupe, d’ailleurs. Je me redresse prudemment et je grimpe un peu plus haut, de branche en branche, pour finir par m’installer dans la relative sécurité d’une grosse fourche creuse.

Un vieux proverbe me revient à l'esprit. « Araignée du soir, espoir ». Mais rien dans ma situation ne me porte à sourire ou à envisager mon avenir avec enthousiasme.

Déjà que je n’ai plus de passé…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:30 par Roxanne »
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Réponse #13 Mar 07 Août 2007, 12:09
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- Dreams are my reality -

343
Nuit 2 – Sous la lune

Roulée en boule au creux d’une fourche perchée dans un arbre immense, Elle dort paisiblement. Sa respiration est lente et régulière. Des mouvements imperceptibles font tressauter ses paupières. Un sourire éclaire son visage endormi… Elle rêve. Une petite chauve-souris la survole et s’accroche non loin, la tête en bas, les oreilles en alerte. Une lune rousse s’est levée et baigne la scène d'une faible lueur...
 

- Bonjour mesdemoiselles, bonjour monsieur, bienvenue à bord.

Trois passagers aux mines enthousiastes viennent se présenter devant moi. La petite trentaine, un peu plus sans doute pour l’une des deux jeunes femmes. Leurs yeux pétillent d’excitation et de l’impatience à peine contenue de partir à l’aventure. Si tous nos passagers étaient comme ça…

Ils me tendent leurs coupons d’embarquement. Sièges 25 D, 25E et 31 A. Je hausse un sourcil. Ils ont dû arriver trop tard à l’enregistrement pour avoir trois places côte à côte. Je leur adresse un sourire.

- Vous avez deux places dans la rangée 25, un peu avant le milieu de l’appareil, sur votre droite. Votre troisième siège est en rangée 31, un peu plus loin, à gauche, près du hublot.

Je vois bien à leur mine soudain dépitée qu’ils ne s’attendaient pas à être séparés. La plus jeune des deux femmes me regarde pleine d’espoir, un grand sac en cuir élimé serré contre elle.

- Il ne resterait pas trois places côte à côte, par hasard ?
- Je suis désolée mademoiselle, notre avion est plein, ma collègue de l’embarquement vient de nous le confirmer...

Ils se lancent des regards lourds de déception. C’est vrai que le trajet sera long, et il n’est pas prévu de changer d’appareil à Los Angeles… Je les comprends fort bien, et leur mine déçue m’attriste. Je jette un coup d’œil dans la travée : presque tous les passagers sont déjà installés, quelques autres se pressent encore derrière. Faire changer un passager de place maintenant nous mettrait en retard pour le décollage. Par contre, une fois stabilisés à notre hauteur de croisière…

- Écoutez, je vous propose de gagner vos places actuelles, et une fois que l’avion aura décollé et sera stabilisé, vous pourrez demander gentiment à l’un de vos voisins s’il accepte de changer de place. Je viendrai vous aider pour le transfert des bagages de cabine si besoin est.

Ils répondent à mon sourire d’encouragement et les deux femmes commencent à avancer, mais l’homme reste planté devant moi, un beau sourire accroché aux lèvres, me fixant avec insistance. Je connais ce regard… Ce sourire charmeur d’un nouveau passager qui visiblement trouverait l’hôtesse que je suis fort à son goût… Je regarde d’un œil amusé la plus jeune des deux femmes pousser ironiquement du coude son compagnon de voyage avant qu’ils ne s’engagent tous trois dans la traverse centrale.

Il faut croire que les uniformes que nous portons sont propices aux fantasmes masculins, vue la fréquence d’apparition de ce même sourire dans l’échantillon de population que nous croisons tous les jours ! A moins que, comme le dit mon petit canard, je ne sois tellement magnifique qu’aucun homme ne puisse passer à mes côtés sans tomber en arrêt. Je n’y crois pas une seconde, mais ça lui fait plaisir de le penser… en un sens j’imagine qu’il est flatté d’avoir su séduire une telle femme. Heureusement, je sais fort bien qu’il est beaucoup d’autres aspects qui l’ont enchaîné à moi bien plus solidement qu’une simple attraction physique…

Je souris et me retourne, pour me retrouver face à un pompier en uniforme, très grand. Il tient dans ses mains une petite peluche, un nounours bleu, mon nounours bleu, mon Tidou, celui que m’avaient offert mes parents quand j’avais eu la varicelle, à 4 ans.

Il me fait un sourire de ses yeux pleins de tendresse et me dit qu’il est temps de sortir de l’avion, car une caisse pleine d’araignées exotiques s’est ouverte dans la soute et ils doivent évacuer tout le monde pour pouvoir les récupérer et les nourrir de leurs fruits préférés, des sortes d’oranges vertes striées de blanc.

Il me tend ensuite la peluche.

- Je crois que vous avez oublié ça chez vos grands-parents, j’ai pensé que ça vous ferait plaisir de l’avoir.

Puis il me pousse avec douceur vers la porte de l’avion et je me retrouve pieds nus, en robe du soir, sur une plage de sable fin déserte et bordée de cocotiers.

Debout face au soleil qui se couche, je serre Tidou sur mon cœur.

Puis tout devient flou…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:31 par Roxanne »
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Réponse #14 Mer 15 Août 2007, 10:34
Roxanne
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- Ombres diaphanes -

À Adeline
Pour les mots qu’elle m’inspire
Et pour ceux qu’elle m’offre en cadeau

495
Jour 3– Aux aurores

Le caquètement tout proche d’un oiseau me tire du sommeil. Au bout de quelques instants, j’ouvre les yeux et me redresse, un peu engourdie, pour apercevoir le coupable, perché sur une branche en contrebas. Sans doute alerté par mon mouvement, le volatile prend son envol et disparaît rapidement dans l’aube naissante. Il ne me faut cette fois que quelques secondes pour reconnaître l’endroit où je suis et me rappeler les circonstances qui m’y ont amenée.

Ma seule source d’étonnement ce matin est de m’éveiller avec le fameux sac bleu serré tout contre moi. Les sourcils froncés, alors que je le contemple pensivement, le souvenir d’un rêve étrange me revient en mémoire. Je tente désespérément de le retenir mais seules quelques bribes subsistent. Des bribes pour le moins absurdes. Je crois que tout se déroulait dans la coursive d’avion dans laquelle j’étais allongée l’autre jour… Il y avait des passagers… un pompier... des araignées… une plage déserte…

Il parait que les rêves sont le reflet de l’inconscient et se nourrissent des éléments que nous croisons le jour. Pour l’avion, les araignées, et même la plage, aucun doute quant à leur origine. Le pompier, en revanche… hum… je n’ai aucun souvenir récent de pompier, mais comme tout ce qui précède mon réveil dans la carcasse de l’appareil se résume à un gigantesque écran noir, ça ne m’étonne qu’à moitié. Un écran noir parcouru d’un brouillard de neige, comme sur les très vieilles bobines de cinéma.

Je m’accroche à ce pompier et malmène mes neurones endormis pour tenter d’y retrouver une image familière. Qui sait… et si j’avais un petit ami ayant endossé le séduisant uniforme pour voler au secours de la veuve et de l’orphelin, des bâtiments en flammes et des chats inconscients incapables de redescendre seuls de leurs arbres ?

Un petit ami… Un frère peut-être ? Un cousin ? Un meilleur ami ? Un père… J’ai beau passer en revue toute la panoplie des proches, ces termes ne restent que des mots qui sonnent creux dans mon esprit… De vagues silhouettes floues, fantômes sans nom, ombres sans visage. Qui demeurent désespérément lointaines et insaisissables, dansant hors de portée comme pour me narguer… Me laissant, une fois de plus, seule et désemparée.


Des larmes de rage me montent aux yeux, larmes que je réprime avec fermeté. Assez de pleurs ! Ils ne me rendront pas la mémoire…

En tout cas, qui qu’il soit, ce pompier ne serait pas très fier de la fille que je suis, aujourd’hui. Cette fille qui n’a même pas tenté le moindre geste pour les victimes du crash… Qui n’a pas essayé de savoir s’il y avait des survivants pour qui son aide aurait pu être précieuse… Qui s’est si égoïstement sauvée loin de toute cette furie de métal tourmenté… Comment peut-on ? Comment ai-je pu ? Quel genre de femme suis-je donc pour avoir eu ce comportement si lâche ?

Puis d’autres images me reviennent en mémoire. Le fameux accident de la route. Les images violentes remontées de mon enfance quand j’ai découvert l’étendue des dégâts… Et la panique qui m’a saisie, au milieu de cette fumée âcre et étouffante…  Une panique oppressante. Incontrôlable. C’est vrai… Je ne suis peut-être pas si pathétique, au fond. Alors disons que… je m’accorde quelques circonstances atténuantes.

Et c’est en y repensant que la pièce « pompier » reprend sa place dans le puzzle de ma mémoire trouée. Il avait le même regard dans mon rêve que ce sauveteur le jour de l’accident, le même timbre doux et grave…

Et voilà que je revois à nouveau ces fameuses silhouettes, si familières mais si distantes. Mais maintenant, paradoxalement, je ressens comme une chaleur qui émane d’elles pour réchauffer mon cœur solitaire, comme s’il s’était formé autour d’elles un halo protecteur et bienfaisant dans lequel elles souhaiteraient m’envelopper …

Comme si elles cherchaient à me dire, ombres diaphanes et lumineuses sur l’écran noir de ma mémoire, que tout n’est pas terminé, et que je suis là, moi, déracinée et perdue, mais vivante.

Vivante.


Avec l’aimable et amicale autorisation d’Ad'
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:32 par Roxanne »
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Réponse #15 Ven 17 Août 2007, 18:14
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- Si tu ne vas pas à Lagardère… -

520
Jour 3– Soleil levant

Cette petite séance d’introspection et surtout ma confrontation avec mes illustres inconnus bienveillants m’a permis de retrouver un peu de courage, et c’est avec une détermination toute neuve que je décide de repartir en quête d’eau.

Car, bien plus que la nourriture, c’est pour l’instant ce qui me manque le plus. J’ai l’impression que ma gorge est un vieux parchemin desséché… Je sollicite une fois de plus mes glandes salivaires mais avec peu de succès. De petites crevasses ont commencé à se former sur mes lèvres, pas encore douloureuses, mais signes indéniables qu’il est plus que temps pour moi de trouver de l’eau. Je constate, encore une fois, que c’est lorsqu’on n’en bénéficie plus que les choses qui nous semblaient si naturelles nous manquent le plus. Et c’est alors qu’on les apprécie vraiment. Rétrospectivement… mais un peu tard.

Je reste immobile encore quelques instants, à contempler à travers le feuillage le changement des couleurs que provoque le soleil en se levant. Puis je me décide enfin à entamer la descente depuis mon perchoir de nuit, descente un peu plus périlleuse que son escalade. Mais il n’y a personne dans le voisinage pour se moquer de ma démarche hésitante et de ma pitoyable imitation d’un singe maladroit.

Personne ? Tu m’as oubliée fifille ?
Ah bah tiens, te revoilà toi. Pile au bon moment, bien sûr.
Tu sais, c’est vrai que tu es parfaitement ridicule avec tes bas filés et ta jupe à moitié déchirée, en train de jouer les guenons pour redescendre de ton arbre…
Oui, bah j’aimerais bien t’y voir, tiens…
Mais au fond tu t’en sors pas si mal.
Pardon ? Un mot gentil ! T’es sûre que t’es pas malade toi ?


J’achève ma descente par un dernier saut, en me réceptionnant pas trop mal. Bon d’accord, en me réceptionnant sur les fesses, mais sans trop de mal : ça aurait pu être pire. Mais l’Autre n’est plus là pour m’accueillir. Il est bien possible que je l’aie vexée. Dommage, elle est agaçante, mais ça m’aurait fait malgré tout une compagnie pas si désagréable.

Je me surprends à sourire, à rire même. Trois jours que ça ne m’était pas arrivé ! Mais la situation est tellement ridicule que je ne peux m’en empêcher. Elle n’est qu’une projection de l’esprit, une partie de moi-même ! Et je la considère pourtant comme une personne à part entière… Je crois bien que je suis un peu schizophrène. Mais qu’importe, je ne serais pas contre son retour. Car cette jungle qui m’entoure est assez oppressante. À deux… ou tout comme…

Mais rien.
Tant pis, elle reviendra plus tard, j’en suis sûre. Ou presque.


Avant de me mettre en route, je fais un petit inventaire de mes blessures. Les griffures sur les jambes me font de longues écorchures sombres mais ce n’est que superficiel. Je détecte juste deux coupures un peu plus profondes, près du genou et sur mon poignet droit, qui sont loin d’être cicatrisées et qui ont même un aspect peu rassurant. Un coup d’œil sur la plante de mes pieds me réconforte un peu. Là aussi, quelques blessures profondes subsistent, comme en témoignent quelques tâches sombres sur mes semelles de fortune, mais rien de trop grave… enfin je crois.

De toute façon, je n’ai pas le choix, ce n’est pas en restant plantée là que l’eau arrivera par miracle. Donc, comme dirait Lagardère, si l’eau ne vient pas à moi, c’est moi qui… Hum. Étrange, quand même, cette faculté à me souvenir de détails de ce genre, alors que tout ce qui touche à ma propre vie n’est qu’un vaste flou… Le cerveau humain est décidément plein de mystères… Mais ce n’est pas le moment de repartir dans mes rêveries mélancoliques.

De l’eau, de l’eau, de l’eau ! En route ma grande.

Je jette un dernier coup d’œil à l’arbre qui m’a accueillie cette nuit. La main posée sur son écorce, je me dis qu’il a dû en voir passer, des choses, des bêtes, des tornades, des siècles… Je ne suis qu’un petit point insignifiant dans cette longue perspective de vie, pour cette sève qui bat derrière sa carapace de bois… Un petit point insignifiant.

Je ramasse mon sac et je m’éloigne, à travers la jungle, sans me retourner.
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Réponse #16 Sam 18 Août 2007, 16:24
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- Aqua simplex -
548
Jour 3– Par une matinée ensoleillée

J’ai marché longtemps, en essayant d’aller toujours tout droit, sans dévier. Enfin, en théorie. Parce qu’en pratique, entre les accidents du terrain et les fourrés impénétrables, il a bien fallu faire quelques entorses à cette règle.

Et c’est justement en contournant un buisson épais et fort peu avenant que je les ai trouvés. Les mêmes fruits qu’hier. Les « kakis blancs ». J’en ai mangé trois, avant d’être prise d’un doute soudain: et si ces trucs contenaient une substance toxique ? Qui ne ferait effet qu’au bout de quelques jours? Je les ai fixés un long moment, sentant l’angoisse s’emparer de moi, persuadée que mon cœur battait de façon totalement anarchique, que j’étais fiévreuse, que j’allais m’écrouler d’un instant à l’autre…

Mais comme rien ne se passait, j’ai fini par me rendre à l’évidence : tout ça était, encore une fois, totalement ridicule. Avec un petit sourire moqueur envers moi-même, j’ai donc ramassé les quelques fruits qui restaient au sol pour les stocker dans mon sac. Pour plus tard. One never knows…

J’ai repris ma marche. La végétation qui m’entourait avait subtilement changé. Nombre de troncs étaient maintenant recouverts d’un duvet verdoyant formé par une sorte de mousse ou de lichen qui grimpait jusqu’aux premières branches et parfois bien plus haut, et dessinait comme une forêt inversée, faite de stalactites de verdure qui pendaient des arbres. Je rencontrais moins de fourrés inextricables et ma progression était dorénavant bien plus facile.

N’ayant plus vraiment à me soucier de ma trajectoire, j’ai alors laissé divaguer mon esprit. J’ai repensé à mon rêve de la nuit, passant en revue les éléments qui m’étaient revenus au réveil. Et je me suis retrouvée envahie par un sentiment étrange… Je ne saurais dire pourquoi, mais il me semblait qu’une partie importante de ce rêve s’était évadée, que quelque chose de primordial m’échappait. Entre les passagers et le pompier, tout un pan s’était effacé de mon rêve. Un pan qui me semblait pourtant… inexplicablement… essentiel…

C’est alors que je l’ai enfin trouvée. La rivière.


Perdue dans mes pensées, je ne m’étais pas rendue compte qu’elle était toute proche. Il a fallu que j’aie presque les pieds dedans pour la remarquer. Et la voilà, maintenant, sinuant au milieu des arbres, éclaboussant joyeusement au passage quelques fougères exotiques, rafraîchissant l’air d’une manière exquise… Ça ruisselle, ça frémit, ça caracole, ça bondit de pierre en pierre… Et ça chante, et c’est à peine croyable à quel point ce chant est doux aux oreilles d’une assoiffée !

Je me laisse tomber à genoux sur la rive et je plonge fébrilement mes mains dans l’eau. Elle s’avère être délicieusement fraîche, comparée à la moiteur étouffante qui m’entoure. Un peu incrédule, je contemple quelques instants mes mains à travers l’onde claire, et tout ça me parait miraculeux. Puis, n’y tenant plus, je recueille le précieux liquide dans mes mains jointes en coupe et je le porte, fébrile, à mes lèvres.

Je bois ces premières gorgées comme on dégusterait un nectar, un grand vin, un millésime. A cet instant précis, je crois bien n’avoir jamais rien goûté d’aussi extraordinaire.

Passés ces instants euphoriques, je bois à nouveau, avidement, goulûment, comme si je n’avais pas bu depuis trois jours… Ce qui, finalement, est presque le cas. Et l’eau me dégouline le long des poignets et des bras, ruisselle sous le menton et dans le cou, dévale ma poitrine et trempe mon chemisier, et je sens une onde de bien-être déferler en moi.

De l’eau, enfin !
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:34 par Roxanne »
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Réponse #17 Lun 27 Août 2007, 00:01
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- Mon royaume pour un… bain -
641
Dans l'eau de la claire fontaine, elle se baignait toute nue
Une saute de vent soudaine jeta ses habits dans les nues...

Jour 3 – Plus tard…

De l’eau, enfin… J’ai aspergé mon visage, j’ai savouré ces instants, la fraîcheur de l’eau sur ma peau, sur mes yeux fatigués d’avoir trop pleuré… De l’eau, enfin…

Au bout d’un long moment, j’ai décidé de remonter le cours d’eau, espérant trouver un petit lac en amont pour pouvoir m’y baigner, et nettoyer mes blessures plus facilement. Les arbres étaient plus clairsemés autour de moi, et les rayons du soleil perçaient aisément leur feuillage pour venir jouer sur la surface bondissante de la rivière. L’effet produit était féerique, à mes yeux du moins, moi qui avais tant espéré cette rencontre…

Je marchais d’un pas léger, transportée à l’idée de la baignade à venir, en oubliant la fatigue accumulée en trois jours… En oubliant même ma faim grandissante. M’émerveillant d’un rien, du passage rapide et fugitif de l’ombre d’un poisson, de la trajectoire gracieuse d’un oiseau, d’une frêle campanule penchée au bord de l’eau… Je ne saurais dire combien de temps dura cette marche, mais le spectacle mouvant de l’eau qui sinuait à travers les arbres était suffisamment distrayant pour ôter toute monotonie au trajet.

Et c’est perdue dans cette bulle euphorique que je suis finalement arrivée devant elle. La cascade.

Une magnifique cascade qui fait jaillir une mousseline d’écume à son pied, et joue avec le soleil une éblouissante symphonie. Une mousse épaisse recouvre d’un duvet vert tendre les roches sur lesquelles l’eau vient rebondir, formant une multitude de filets ruisselants cachés derrière des voiles lumineux… Je reste plantée là, immobile et admirative, plongée dans la contemplation de ce spectacle sans cesse renouvelé.


Au-delà de la fascination qu’exercent ces jeux d’eau, une sensation étrange s’empare de moi. Ce paysage me semble… vaguement… familier… Mais j’ai beau solliciter ma mémoire, tout reste désespérément sombre et obscur. J’ai juste l’impression d’avoir déjà rencontré une cascade un peu similaire, un jour… et je crois qu’elle avait été importante à ce moment là de ma vie… ou que des choses importantes s’y étaient déroulées… Mais quoi ? Hum… Mystère... et boules de glace à la vanille.

Je finis par me décider à bouger, et en m’approchant de la cascade, je m’aperçois qu’un passage sur le côté permet d’en atteindre le haut de manière a priori pas trop périlleuse. Ma curiosité l’emporte et je tente l’escalade. Sauf que a posteriori, c’est bien plus glissant que prévu et je manque plusieurs fois de déraper. L’idée de me retrouver écrasée sur les rochers d’en bas n’est pas vraiment réjouissante, et je continue de grimper avec autant de précautions que possible.

J’arrive enfin au sommet, et ce que j’y trouve me récompense largement de mes efforts. Un petit lac s’étend à mes pieds, d’une eau turquoise incroyablement calme et limpide. Au fond, une autre cascade, bien plus petite, doit provenir d’une source assez proche. Les arbres tout autour forment un écrin de verdure, laissant le soleil darder ses rayons sur la surface plane. Une petite plage d’herbe rase court entre les roches qui bordent le lac et les arbres les plus proches.

Je ressens bientôt un sentiment de bien-être empreint de sérénité. Je crois que je n’aurais pas pu rêver mieux… Le calme du lieu n’est troublé que par quelques pépiements d’oiseaux. Personne autour… En même temps, depuis trois jours que je suis là, je n’ai croisé que des animaux, ça aurait été le comble d’être dérangée maintenant !


J’ôte donc mes habits, un par un, précautionneusement, et malgré leur triste état je les dépose soigneusement près de mon sac. On ne sait jamais. Je relâche mes cheveux de l’emprise légère que maintenait encore une fine barrette, et ils retombent dans mon dos en une cascade sombre et sauvagement emmêlée. L'air est chaud et immobile, presque palpable, rendant la perspective de la baignade d’autant plus attirante.

Je m’avance vers le bord et, avec une légère appréhension, je tâte l’eau du bout du pied. Elle est fraîche, mais suffisamment réchauffée par le soleil pour ne pas être glacée… Je m’avance dans l’onde, m’éloignant doucement de la berge. Le fond est sablonneux et agréable au contact… Bientôt je me retrouve avec de l’eau jusqu’au nombril, je réprime un frisson… puis jusqu’aux épaules… et enfin jusqu’au cou.

Autour de mes blessures les plus profondes, de fines volutes de sang viennent teinter quelques instants l‘eau claire. J’en ressens une douleur assez vive, mais que je sais salutaire. Les yeux fermés, je penche la tête en arrière, laissant mes cheveux dériver à la surface… Bras en croix, je trouve un bonheur indicible à sentir la caresse de l’eau sur ma peau, et le faible courant qui file entre mes doits écartés.

Comme si ce bain était le premier de ma vie…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:34 par Roxanne »
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Réponse #18 Jeu 30 Août 2007, 19:04
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- Poule mouillée -
670
À Phil, grand chasseur
de ces féroces bêtes devant la Déesse…
Jour 3 – Encore plus tard…

Allongée sur une des larges pierres plates qui bordent le lac vert, je laisse le soleil déclinant finir de me sécher. De mes cheveux étalés coulent de minuscules ruisseaux.

Ce bain m’a fait beaucoup de bien, même s’il a également réouvert certaines de mes blessures. Mais je suppose que c’est mieux ainsi, elles se seraient sans doute infectées à la longue… Je regarde, dubitative, l’entaille sur mon poignet droit.

C’est pas très joli ça, ma grande… Comment t’as été te faire ce truc là ?

Il y a bien des pansements dans le sac que j’ai récupéré dans l’avion, mais je crois qu’il vaut mieux laisser cicatriser un peu à l’air libre…

Un bruissement de feuilles et un craquement de branche proches me font sursauter. Je me redresse d’un coup, inquiète. S’il s’agit d’une bête féroce, je serai bien vulnérable, nue que je suis, pire qu’une plage en hiver, et totalement dépourvue de moyen de défense… J’attends, figée… rien…

C’était sans doute un oiseau…

Mais le bruit recommence, plus long, plus proche encore. J’essaye de discerner d’où viendra l’attaque… Mais plus rien, à nouveau. Juste le silence, angoissant, pesant… et qui dure… qui s’éternise… Ma seule retraite possible, le lac…

N’y tenant plus, je retourne dans l’eau, à reculons, silencieusement, pour me cacher derrière un des rochers à moitié immergés. L’attente se prolonge, et l’angoisse monte.

Au bout d’un temps qui me semble effroyablement long, la chose finit par sortir à découvert et je l’entends s’approcher discrètement de l’eau. La peur me paralyse, mais il faut que je sache. Très lentement, je me redresse, juste assez pour avoir une vision dégagée sur la plage herbeuse. Ce que je vois me laisse sans voix.

Puis j’explose de rire.

Un lapin ! Tout ça pour un simple lapin qui venait se désaltérer !


Bien sûr, l’animal prend la poudre d’escampette aussitôt. J’ai dû lui faire une peur bleue… mais après tout, ça n’est qu’un prêté pour un rendu ! Me traitant de pauvre poule mouillée, je sors à nouveau de l’eau, bénissant la chaleur ambiante qui m’évitera de rester trempée malgré le soleil qui s’est maintenant caché.

Cette petite mésaventure m’a au moins fait prendre conscience de mon imprudence. Au bout d’un petit quart d’heure, à peu près sèche, je ramasse mes affaires et enfile les vêtements propres trouvés dans le sac. Eux aussi sont parfaitement ajustés… J’ai décidément bien de la chance dans mon malheur.

J’enfourne mes habits d’hôtesse dans le sac, et je pars en quête d’un lieu plus abrité pour passer la nuit, tout en soulageant mon estomac, qui exprime vigoureusement son mécontentement, à l’aide des quelques fruits ramassés le matin.

Je crois qu’il aurait préféré un civet de lapin…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:35 par Roxanne »
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Réponse #19 Sam 08 Sep 2007, 16:40
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- Nightmare -
738
Nuit 3 – Sans lune


Un fracas étourdissant…
a
Des cris qui me glacent le sang…
a
Crissements de pneus… Froissement de tôle…
a

Comme du verre qui se brise et éclate, sur mes mains…
a
Un choc… Des chocs… Comme un tremblement de terre…
a
Un vol plané… une douleur fulgurante… le sol, dur, sous ma joue…
a
Le noir... La peur… Dévorante… Le noir derrière mes paupières fermées…
a
Pourquoi tout ça ? J’étais sage, pourtant ! J’étais sage, cette fois…
a
Et ce silence… pesant… étouffant… Je suffoque…
a
La lumière, enfin… blessante, aveuglante…
a
La fumée, partout, épaisse, âcre…
a
Les sirènes qui hurlent…
a
MAMAN !…




Je me réveille en sursaut.

De longs frissons irrépressibles me parcourent… Un cauchemar. Tout ça n’était qu’un horrible cauchemar… Mon cœur bat la chamade. Je respire lentement pour le calmer… Mes tempes sont chaudes. Je suis en sueur, j’ai chaud et froid à la fois…

Et des larmes coulent le long de mes joues. Comme il est étrange de se réveiller en pleurs…

Je me sens tellement… petite fille… moi qui cours sur mes… sur mes ? Bien sûr, je n’en sais fichtrement rien. 25, 30 ans ? En tout cas… quel que soit mon âge… je donnerais n’importe quoi, n’importe quoi ! Pour me blottir dans les bras de ma mère… Oh oui, n’importe quoi… mais pour ce que j’ai à offrir…

Ma mère… ce n’était pas qu’un cauchemar… en voilà une au moins à qui je suis sûre de ne pas manquer aujourd’hui… Ma chère maman, partie trop tôt… Et me voilà, moi, cette nuit, orpheline pour une seconde fois…

Les larmes ont cessé de couler, mais je me sens envahie par une profonde tristesse. Et une grande lassitude.

Choquée par ces bribes de souvenirs, nerveusement épuisée, je tente en vain de trouver le sommeil, essayant de chasser de mon esprit tous ces flashs agressifs et effrayants… Pas de lune cette nuit, à peine une lueur faiblarde dissimulée derrière d’épais nuages que je devine aussi menaçants que les images que je veux oublier…

Allongée sur un tapis de mousse, au pied d’un amas rocheux, je me blottis comme je peux contre la pierre encore un peu tiède du soleil d’hier. Chaque bruit de la forêt environnante m’effraie. Un hululement résonne lugubrement dans le lointain… Des branches craquent, des feuilles sont piétinées… Des feulements rauques et sauvages… Que les bruits portent loin, la nuit ! Je me tourne, me retourne, me bouche les oreilles… rien n’y fait.

Ce n’est qu’au petit matin, alors qu’un soleil rouge pointe au ras de l’horizon, seul endroit du ciel qui lui est accessible, que je m’endors enfin.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:36 par Roxanne »
Chacun de ces petits feuillets était comme un pétale envolé de ton âme...

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Réponse #20 Jeu 13 Sep 2007, 14:36
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- À quoi bon ? -
758
Jour 4 – Début d’après-midi ?

Je me suis réveillée alors que la journée était, je crois, déjà bien avancée, mais avec une sensation d’épuisement persistante. Les flashs de mon cauchemar étaient restés vivaces et menaçaient de ressurgir à tout instant.

J’ai essayé de penser à autre chose, et c’est alors qu’une idée folle m’a traversé l’esprit.

Les chaussures, les habits, tout me va si parfaitement bien… Et si ce sac était en fait… le mien ?

Pleine d’espoir, j’ai cherché frénétiquement, espérant trouver dedans un signe, un indice sur mon identité… Une étiquette, un papier, une photo, quelque chose ! Mais maintenant que je l’ai fouillé trois fois pour finir par retourner tout son contenu sur le tapis de mousse qui m’entoure, il faut me rendre à l’évidence. Il n’y a rien dans ce sac qui pourra m’aider à recouvrer la mémoire. Je n’ai trouvé qu’un petit bracelet probablement en or… mais il ne me rappelle malheureusement rien. Même après l’avoir, avec une sorte de superstition, ajusté sur mon poignet, pensant que…

C’est en remettant les affaires dans le sac que je tombe enfin, à l’intérieur de ma veste d’uniforme, sur le signe que je cherchais. Des initiales brodées. H.R. Juste un H et un R… Probablement les initiales de mon prénom et de mon nom !

- H ?... Henriette ? noooon… Hermeline ? Hortense ? Hilda ? humf. Héloïse ? Hélène ? Héliane ?...

Je passe en revue tous les prénoms en h qui me viennent à l’esprit. À haute voix, espérant que si c’est le mien, il m’évoquera quelque chose… Que j’aurai un déclic… Je me les répète, voulant y croire… Mais rien. Ma voix elle-même me semble étrangère. Pourtant il n’y en a pas tant que ça, c’est forcément un de ceux-là ! Et si ça ne me dit rien… si même mon propre prénom ne me dit rien…

Je me débats désespérément dans les brumes de ma mémoire.
Déboussolée.
Perdue.

Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être… Pas moyen de se repérer au soleil, tant le ciel est couvert. Pas de pluie, mais les nuages lourds semblent peser comme un couvercle sur la forêt environnante. Qui suis-je ? Qu’ai-je perdu ? Ces questions m’obsèdent, tournent sans répit dans ma tête.

Je ne vois qu’un grand vide autour de moi… De part et d’autre, un précipice d’où les seules images qui surgissent sont pleines de violence, de fracas et de larmes… Un avenir aussi flou et brumeux que mon passé…
Et je me sens si lasse…
Affaiblie.
Seule.

Sentant la déprime me guetter dangereusement, je décide de retourner au lac vert. La chaleur moite est étouffante, et peut-être l’eau fraîche me remettra-t-elle les idées en place. Et comme je me sens fiévreuse, un peu de fraîcheur me fera du bien.

Je retrouve facilement le chemin. J’abandonne une fois de plus mes vêtements sur la plage déserte, pour m’enfoncer avec délice dans l’eau. Je fais quelques brasses, puis je me laisse couler vers le fond.



Étrange comme tout semble si différent vu d’en bas. Alors que depuis l’extérieur, le lac était vert turquoise, d’ici on ne voit que du bleu… Tout est comme assourdi, adouci, atténué… Tout semble calme, paisible… Les sons, la lumière… Mes pensées, aussi. Comme prises dans du coton… Les bulles d’air qui remontent à la surface dansent un ballet fascinant… Le fond sablonneux caresse avec douceur la plante de mes pieds…

Je remonte à la surface pour reprendre ma respiration. A peine sortie la tête de l’eau, tout semble m’agresser. Les bruits de la jungle, la lumière de plus en plus vive, les couleurs de la végétation luxuriante, et à nouveau cette chaleur oppressante…

Je suis si lasse… si fatiguée… À quoi bon ? À quoi bon lutter si c’est pour rester cette pauvre chose faible, solitaire, tourmentée, sans passé, sans… volonté ? Alors que là, juste en dessous, tout est si doux… si… paisible… À quoi bon ?

Je me laisse à nouveau couler… Je ne suis pas sûre de vouloir remonter.

Flottant entre deux eaux, je laisse les bulles d’air remonter à la surface.
Petit à petit, ma vision se fait floue…
Ce serait… si simple…
Si simple…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:36 par Roxanne »
Chacun de ces petits feuillets était comme un pétale envolé de ton âme...

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Réponse #21 Ven 21 Sep 2007, 10:48
Roxanne
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- Bulles pétillantes -
790
à Adeline, et à tous ceux
qui ont besoin d'un coin de ciel bleu
Hors du temps

Il y a cette vieille légende, ce bruit qui court, selon lequel lorsque la mort approche, on voit une grande lumière blanche au bout d’un tunnel… et que toute la vie défile comme dans un présentoir à diapositives…

Pas de grande lumière blanche ni de tunnel pour moi… Pas non plus d’images des épisodes marquants de ma vie ignorée… Mais des réminiscences de sensations qui se pressent en foule, tellement… présentes, palpables… presque réelles… Autant d’échos lointains de mon passé, d’un vécu pas si désespérant… Bulles d’air qui remontent à la surface de ma conscience…


         

Beauté fascinante d’une cascade… Sourire radieux d’une enfant de 5 ans… Plongée dans les yeux pleins de confiance du chien de mes grands-parents… Fascination et bien-être devant un feu de cheminée, assise sur un coussin, un pull sur mes épaules… Bouquet de fleurs surgissant à l’improviste derrière une porte que j’ouvre… Scintillements de la neige sur les arbres, un matin d’hiver… Larmes devant l’écran géant d’un film qui se termine… Lumière tamisée d’une lampe de chevet qui accompagne la lecture d’un livre ami jusqu’aux aurores…

Douceur d’un baiser tendre sur mes lèvres… dans mon cou… Caresse taquine du soleil sur ma peau… Caresse de l’herbe épaisse sur mes pieds… Vent qui joue dans mes cheveux, sur mes paupières fermées, entre mes doigts ouverts… Chaleur d’un corps nu contre lequel je me blottis au réveil… Grasse matinée sous la couette… Chaleur irradiante d’un thé fumant alors qu’une pluie battante tambourine à la fenêtre… Bain chaud et moussant dans lequel je m’enfonce avec volupté… Relaxation sous les mains expertes qui me massent… Ronronnement confiant d’un chat roulé en boule sur mes genoux… Frisson grisant d’une cavalcade sur la plage déserte…

Odeur gourmande de pain grillé… du café, alors que la cafetière chante… Parfum d’un bouquet de mimosa éclatant et cotonneux… Odeur de l’herbe fraîchement coupée, chatouilles de la rosée matinale sous les pieds nus… Embruns salés, iodés, venus du large… Parfum de cannelle… Odeur d’un gâteau à peine sorti du four…


         

Délice d’une mangue mûre à point, dont le jus sucré dégouline le long de mes doigts… Volutes odorantes d’un plat de pâtes fraîches aux cèpes, saupoudrées de copeaux de parmesan… Carmin chatoyant d’un verre de vin rouge aux saveurs épicées… Croustillant de la couche de sucre sur une crème brûlée… Fondant irrésistible d’un gâteau au chocolat… Craquement d’une baguette fraîche qu’on savoure rien qu’au bruit…

Magie d’une musique qui m’emporte, les yeux fermés, vers d’autres horizons… Chanson que je reprends à tue-tête, sous l’eau délicieusement chaude de ma douche… Mots doux murmurés à mon oreille… Mon trésor, ma chérie… Mon plus beau matin d’hiver… Chaleur qui envahit tout le corps quand j’entends une voix aimée… Et si on s’installait ensemble ? Tu es tellement belle, tu me rends fou… Arrête de me faire ces yeux, tu sais que je n’y résiste pas, tu triches ! Tu comptes tant pour moi… Sensation soudaine qui me submerge, d’un amour débordant, sans limites… de pouvoir tout donner…

Douceur d’un câlin matinal blottie dans le lit de mes parents… Crise de fou rire à s’en faire mal aux côtes… Fierté dans le regard de mes grands-parents… Volonté farouche de repousser le sommeil lors d’une soirée où je devine, derrière les silhouettes floues, des présences amicales et bienveillantes… Sourire dans leurs yeux… dans leurs yeux à tous… sourire et affection…


         


Bulles de champagne… Bulles de bonheur…

Alors que je perds peu à peu conscience, au fond de mon petit lac, une foultitude de sensations m’assaille… Elles tournent, se bousculent, tourbillonnent, imprimées dans mon esprit… Comme pour me dire… même si ça fait mal, de vivre… Es-tu sûre que ça n’en vaut plus la peine ?
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:43 par Roxanne »
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Réponse #22 Mar 02 Oct 2007, 22:21
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- A New One -
847
Jour 5 - À l’aube

Je suis morte hier.

Ou plutôt, l’hôtesse est morte hier.

Au fond du lac vert. C’est là que je l’ai laissée. Tout au fond. Elle et son désespoir. Elle et son initiale mystérieuse. En espérant que les visions qui la hantaient la laisseraient désormais en paix…

Moi, j’ai choisi de remonter.

Je suis retournée vers Riguel. C’est ainsi que j’ai décidé de l’appeler. Riguel, l’autre moi-même : parfois froide, distante, inaccessible, voire… invisible, comme ces étoiles accrochées tout là haut dans le ciel… Et parfois, comme hier, précieuse lueur, scintillement d’espoir, phare pour me guider dans la nuit de mon esprit. C’est un peu grâce à elle si j’ai décidé de remonter. C’est elle qui m’a soufflé ces quelques mots : es-tu sûre que ça n’en vaut plus la peine ? Et je l’ai vue, alors, penchée au bord de l’eau. Avec dans les yeux une petite lumière qui me disait avec tendresse et compassion que la vie vaut qu’on s’y accroche…

J’ai pensé que le nom d’une étoile lui conviendrait à merveille… Riguel… la « Rigel » de la constellation d’Orion… Une géante bleue, scintillante, très brillante… Une pulsion de vie… J’ai une affection particulière pour ces astres fascinants. Quand je me serai un peu organisée… Un jour, je retournerai sur la plage et je passerai une nuit en tête à tête avec elles. Me perdre dans leur contemplation, et me dire, sûrement, que mes si dramatiques problèmes sont tellement… insignifiants…

En attendant, j’aurai la mienne près de moi. Riguel. Un R … Ma seconde initiale… Mon second moi-même…


Je suis remontée, donc, riche de toutes ces sensations un instant retrouvées… Avec un farouche instinct de survie, malgré l’engourdissement qui me gagnait. Malgré la panique qui m’envahissait, avec cette oppression si particulière que l’on ne ressent que lorsqu’on manque d’air… Le lac n’est pas profond, pourtant la limite à atteindre me semblait terriblement lointaine…

Puis, enfin, j’ai crevé la surface, dans un jaillissement d’eau… Je ne sais pas comment j’ai regagné la rive, battant désespérément des jambes, avec cette furieuse envie… Vivre… Je me suis traînée hors de l’eau et j’ai craché mes poumons en feu. Allongée au sol, la respiration difficile, j’ai cru que la douleur n’en finirait jamais…

Et je suis restée là longtemps, immobile, mesurant à quel point j’avais frôlé la mort… à quel point j’étais passée près du renoncement définitif…

Depuis, j’ai réfléchi à toutes ces sensations qui m’étaient revenues, là bas… dessous. Au milieu de tout ça, des yeux, des voix, des situations familières. Mais rien qui soit susceptible de me rendre la mémoire. Pourtant, je n’en suis pas meurtrie, cette fois... Parce que j’ai laissé l’hôtesse au fond de l’eau et avec elle, ses incertitudes déchirantes.

Je ne renie pas mon histoire, loin de là… Je sais pertinemment que jamais je ne pourrai oublier les visions effrayantes de mon passé, mais j’ai tout simplement décidé que je pouvais vivre sans savoir… sans savoir le reste. Pour le moment du moins. Et peut-être, malgré tout ça, je serai à nouveau heureuse. Un jour. Ce qui me reste de mon passé est douloureux, mais ce qui m’est revenu pendant que j’étais… au fond… oui, ça en vaut la peine. Chaque petit instant de bonheur sera maintenant une petite victoire, pour moi. Et si un jour la mémoire me revient, je l’accueillerai comme un cadeau supplémentaire. Mais je ferai en sorte de ne plus me torturer… ou me laisser torturer… par ce passé que j’ignore.

Je me suis, pour moi aussi, choisi un nom. Un nouveau nom, car c’est un nouveau départ, maintenant. Je l’ai choisi parce que précisément, à ce moment là, alors que je venais de prendre cette décision, d’autres souvenirs heureux me sont revenus. Une musique, des paroles… Un tango empli de cette rage de vivre… et puis le chant des alexandrins…  une émotion poignante devant un grand écran...


Hier, j’ai décidé de vivre. Ensuite, j’ai dormi, beaucoup dormi, pour effacer tout ça… Et ce matin, un soleil radieux se lève sur ma nouvelle vie.

Sur la nouvelle vie de Roxanne.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:44 par Roxanne »
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Réponse #23 Lun 08 Oct 2007, 18:50
Roxanne
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- Étrange certitude -
888
Jour 5 – Petit matin

Fatiguée. Épuisée, même. Déracinée... Mais… vivante.

Seulement, si je veux le rester, il faut que je m’active. Que Roxanne reprenne le contrôle. Qu’elle se préoccupe un peu de ma survie, enfin.

Mon estomac douloureux et l’immense fatigue qui s’est emparée de moi, malgré la cure de sommeil que je me suis octroyée, sont sans appel : il faut que je me nourrisse. Vite, et mieux qu’avec trois pauvres fruits ramassés au hasard de mes déambulations anarchiques. Et surtout, plus régulièrement qu’un jour sur deux. Ce sera donc ma toute première mission.

La prochaine étape sera de me construire, enfin, un semblant d’abri. Ne pas avoir à redouter, chaque fois que crépuscule revient, de ne pas trouver d’endroit à peu près sûr pour passer la nuit. Oh, je me doute bien que la sécurité sera toute relative, mais continuer à dormir au milieu de nulle part serait de la pure inconscience. Car sans même parler des bêtes sauvages, perspective effrayante s’il en est… si le temps jusqu’ici a été clément, je ne me fais aucune illusion : les pluies torrentielles viendront à leur tour. Et de toute façon, j’ai définitivement besoin d’un « chez moi ».

Après ça… 

Après ça, ma grande, on verra quand tu y seras. 
Tiens, Riguel… C’est gentil de venir me voir de si bon matin.
Tu peux me railler, va, Roxanne… Mais tu auras beau râler, heureusement que je suis là pour te bouger un peu. C’est bien beau, les plans sur la comète, mais c’est pas ça qui te remplira l’estomac.


Je ne peux m’empêcher de sourire. Derrière son air arrogant et provocateur, je sais bien comment elle est… Et de toute façon, elle n’a pas tort. Il est temps de quitter un peu ce lac… Je regarde l’eau encore assez foncée sous le jour à peine naissant.


Étrangement, mon expérience récente n’a pas changé le sentiment de bien-être que je ressens ici… Une chose me semble même tout à fait évidente : j’installerai mon campement de fortune à proximité. Parce que, quoi qu’il ait pu se passer, j’aime ce havre de paix… Et aussi, sur un plan plus terre à terre, parce que l’eau m’est essentielle, et que rien ne me garantit qu’il existe d’autres sources sur cette île.

Cette… île ?

Comment se fait-il que j’aie ce sentiment… cette conviction, même… d’être sur une île ?

Je reste perplexe un moment. Serait-ce une information glanée par mon cerveau amnésique avant le crash ? Une vision que j’aurais pu avoir avant de sombrer dans l’inconscience, et qui serait restée comme imprimée en moi, malgré le choc, malgré le trou noir qui a absorbé mes autres souvenirs ?... Hum…

De toute façon il faudra que je vérifie ça, c’est un point bien trop crucial pour me fier uniquement à mon instinct…  Si je suis bien sur une île… ça veut sans doute dire que je suis bloquée ici… peut-être même est-ce une île… déserte… Mon cerveau embrumé fonctionne au ralenti, refusant de comprendre toutes les implications de cette hypothèse.

Je décide alors d’écarter cette question… pour le moment. Je me préoccuperai de tout ça plus tard. Car ma survie, et accessoirement mon estomac, me dictent d’autres urgences.

Pour l’heure… Un saut dans l’eau fraîche me fera le plus grand bien, nouveau coup de fouet avant de partir en quête d’un repas digne de ce nom.

Parce que maintenant, c’est officiel : j’ai faim !
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:45 par Roxanne »
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Réponse #24 Sam 13 Oct 2007, 16:24
Roxanne
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- Appelez-moi Diane… ou pas -
914

Jour 5 – une longue matinée…

A peine rhabillée, je me suis lancée avec optimisme dans ma chasse à la nourriture. Et j’ai très vite constaté que c’est une chose bien moins aisée dans une jungle tropicale que dans celle d’un supermarché…

Ici, certes, pas de caddie débordant et lourd comme un éléphant mort, bouchant l’allée qui m’intéresse… Pas de gamin qui hurle devant les paquets de bonbons que sa mère refuse obstinément d’acheter… Pas plus de mamie pressée qui double à la caisse en prenant bien soin d’écraser mes pieds au passage, ni même d’étourdi qui bloque toute la file à cause d’un sac de tomates qu’il a oublié de peser…

Ceci dit, moi qui naïvement rêvais d’un sauté de veau aux girolles, accompagné des fameuses pâtes fraîches au parmesan, j’ai vite dû revoir mes prétentions. Évidemment, il y a fort peu de chances que je trouve une barquette de veau dans cette jungle, et encore moins n’ayant pas dépassé la date limite de consommation. Disons que c’est à peu près aussi probable que de tomber au détour d’un arbre sur un restaurant italien avec tables en terrasse. Qui a dit que la probabilité zéro n’existe pas ? Parce que je l’attends de pied ferme…

Faisant une croix sur le sauté de veau, je me suis alors convaincue qu’un petit lapin, voire un oiseau, ferait un en-cas tout à fait appréciable. Me repérant au soleil pour éviter de tourner en rond, et espérant très fort avoir un sens inné de l’orientation pour pouvoir facilement retrouver mon petit lac, j’ai donc déambulé dans la forêt. Je me suis faite aussi discrète que possible, m’imaginant déjà, habile et véloce, terrassant le gibier, telle Diane chasseresse…


Sauf que visiblement, j’ai encore beaucoup de progrès à faire sur ce plan là.

Voilà maintenant près de trois heures que je suis partie en chasse… J’ai bien croisé quelques lapins et autres petites bestioles à poils ou à plumes, mais jamais d’assez près pour en distinguer plus qu’une ombre furtive. Je me suis d’abord dit que c’était du pur hasard… Puis qu’ils avaient tous un pouvoir surnaturel dans le coin, du genre toute une smala de lapins Jedi, « la Force est puissante dans ma famille » et tout le toutim… Avant d’accepter finalement l’évidence : je suis un bien piètre prédateur ! Et ce n’est certainement pas ce soir que je m’offrirai un savoureux civet…

Et puis cocotte, sans armes, tu as l’air un peu… stupide, quand même. Si si, je t'assure. Tu comptes faire comment ? Les faire mourir de peur ?
Hum… Bah… ça se tente non ?


Bon, soyons réaliste. Elle a raison… mais j’ai trop faim. Et puis mes blessures aux pieds commencent à nouveau à me faire souffrir… Alors en attendant de me fabriquer un semblant d’arme, je vais tenter la rivière. Après tout, un bon poisson grillé…  Rien qu’à l’idée, j’en salive par avance.

Mais au bout d’une bonne heure de traque, pieds nus, courbée au-dessus de l’eau, sentant poindre une crampe dans ma jambe, je dois une nouvelle fois reconnaître mon échec : les ombres dansantes semblent me narguer, filantes, inaccessibles… Tout ce que je vais réussir à attraper, à force, c’est un bon mal de dos… et un rhume ! Décidant finalement de regagner la berge, je glisse soudain sur les galets qui tapissent le fond de la rivière… Et je termine donc ma partie de pêche avec une élégance rare, dans une grande gerbe d’écume, et les fesses dans l’eau.

La mimique amusée de Riguel et le ridicule de ma situation me font alors, subitement, partir d’un grand éclat rire, irrépressible… Une vague d’insouciance m’envahit, relâchant d’un seul coup toute la tension accumulée pendant cette matinée de chasse infructueuse. C’est fou comme ça peut faire du bien !

En fin de compte, je me suis rabats à nouveau sur les fruits qui, eux, ont le tact fort appréciable de ne pas tenter de fuir quand ils sentent que leur dernière heure est venue.

Une banane à la main, contemplant les cadavres de ses camarades de régiment, je fais le bilan de cette première journée de chasse. En bref, j’ai intérêt à m’équiper un peu si je ne veux pas finir végétarienne par obligation. D’ici là, voyons le bon côté des choses : les 5 fruits et légumes frais quotidiens seront facilement atteints, et vu que je doute trouver un taxi dans le coin, je ne serai pas non plus en manque de sports en tous genres…

Le pied : à défaut d’avoir l’habileté de Diane, j’en aurai au moins la silhouette !
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:45 par Roxanne »
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Réponse #25 Ven 26 Oct 2007, 17:25
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- Hostile, la nature ? -
980
Jour 5 – Et l’heure tourne…

Après avoir réglé son sort à la grappe de bananes qui avait fortuitement croisé mon chemin, je suis tombée sur un buisson chargé de petites baies rouges, un genre d’airelles, sucrées et acidulées, que je me suis empressée d’engloutir en guise de dessert, sans même me poser la question de leur éventuelle toxicité. Il parait que ventre affamé n’a pas d’oreilles, mais je crois que c’est plutôt le cerveau qui ferait défaut dans ces circonstances… en ce qui me concerne, du moins.

Provisoirement rassasiée, je me suis alors mis en tête de commencer à me bâtir un semblant d’abri. J’ai tourné un peu autour du lac vert et de la source qui en était, en effet, toute proche, en quête de l’endroit idéal pour m’installer. Et c’est ainsi que je suis tombée sur une plante étrange, de celles qu’on qualifie de plantes grasses, et que j’ai aussitôt identifiée.

Ce qui m’a immédiatement plongée dans un abîme de perplexité. L’autre jour, déjà, j’avais reconnu sans la moindre hésitation le ficus au pied duquel je m’étais roulée en boule… Vraiment étrange que j’aie conservé cette faculté à reconnaître certaines plantes et que j’aie oublié tant d’autres choses… Le fonctionnement du cerveau est décidément un bien grand mystère…


En tout cas, pour une fois, cette connaissance inattendue va être une précieuse alliée. Cette chose bizarre qui étend ses longues feuilles étroites juste sous mon nez est un pied d’Aloe Vera… et, chance pour moi… sa sève est un cicatrisant très efficace. Je ne sais absolument pas d’où me vient cette connaissance, mais à vrai dire, pour le moment, ça m’est bien égal. Il me suffit de le savoir !

Je prélève un petit bout sur l’une des feuilles. Un liquide blanchâtre perle le long de la cassure. Précieux gel… Je jette un œil sur ma blessure au poignet, toujours ouverte et pas bien jolie. Ça vaut le coup d’essayer. Je prélève un second morceau sur la même feuille, puis je retourne au bord de l’eau nettoyer une nouvelle fois mes blessures, en utilisant cette fois, avec parcimonie, le fameux petit savon que j’avais presque oublié au fond du sac bleu.

Mieux vaut essayer de désinfecter tout ça un minimum… De nouvelles volutes de sang s’échappent de mon poignet, de ma cheville, de mon pied gauche, très fines cette fois. La chaleur ambiante a vite fait de sécher ma peau, et je dépose le gel végétal de façon généreuse sur mes plaies. C’est un peu froid et ça picote légèrement… J’espère que ce sera efficace…

Hep fifille ! Encore en train de rêvasser, à ce que je vois. Tu penses pas qu’il serait temps qu’on s’occupe un peu de ce fameux abri ?

L’arrivée soudaine de Riguel, comme à son habitude d’ailleurs, manque de me faire choir de la pierre où je m’étais en effet perdue, une fois de plus, dans mes pensées. Je me relève, un peu vexée.

Dis, tu pourrais pas arriver de façon moins sournoise la prochaine fois ? Hum… Bon, soit, comme toujours, tu as raison. Allons donc nous construire un home sweet home !
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:46 par Roxanne »
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Réponse #26 Jeu 01 Nov 2007, 00:11
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- Yakafokon -
1011
Jour 5 – Crépuscule

J’ai mis le temps, mais je l’ai enfin trouvé.

J’ai tourné tout l’après-midi, cherchant un coin accueillant pour en faire « mon chez-moi ». Et il faut croire que je suis particulièrement difficile sur ce plan. Comme si je pouvais me le permettre… Enfin, comme je l’ai dit à Riguel, on ne peut pas me reprocher d’être soucieuse de notre sécurité. De ma sécurité. Bref.

J’ai donc fini par trouver un arbre idéal. Tronc large et solide, profondément ancré dans le sol, bois apparemment sain de toute vermine, grosses branches suffisamment hautes pour ne pas être atteintes très facilement par d’éventuels prédateurs ne sachant pas grimper, mais suffisamment horizontales pour pouvoir envisager d’installer une plate-forme sur la principale fourche, feuillage épais qui me protègera un peu de la pluie le temps que trouve un moyen plus efficace d’éviter les gouttes… Et pas trop loin d’autres arbres plus hauts qui, si jamais ça devait arriver, attireront plus facilement la foudre que le mien. Comme je l’ai dit, l’arbre idéal.

Sauf qu’il n’a pas d’escalier intégré. Well… Nobody’s perfect.

Pourtant je suis convaincue qu’avoir un perchoir permettant un éventuel repli en cas d’urgence est la moindre des prudences. Il faudra donc que je trouve un moyen… dans un premier temps, de monter là haut. Et surtout… d’y amener le matériel nécessaire pour me construire ma petite cabane dans les arbres.

Tiens… Avais-je une cabane quand j’étais gamine ?... Hum... Comme je m’y attendais, je n’en sais fichtre rien.

Toujours est-il qu’en attendant, il faudra que je me contente d’un campement au sol, sur la petite zone herbeuse qui s’étend à son pied. Car c’est ça, mon plan. Un campement en bas, au raz des pâquerettes, et un point de repli là haut, où je pourrai aussi stocker, peut-être, quelques provisions. Enfin… Si un jour j’arrive à chasser autre chose que des bananes, évidemment.

J’ai donc l’emplacement. Impeccable. Y’a plus qu’à construire le truc, maintenant.

Mmmmoui.

Et euh… Comment je fais ça, moi ? Ils sont où, les clous, le marteau, les belles planches toutes poncées, les cordages ? Et la visseuse électrique, hein ? La poisse ! Je suis pas sortie de l’auberge. Ou plutôt, je suis pas prête d’y entrer.

Dis-moi, Roxanne, tu pensais vraiment que ça serait aussi simple ? Tu te prends pour Samantha Stevens peut-être ? Un tortillement du nez et hop, tout est prêt ?

Riguel se paye une fois de plus ma physionomie. L’espace d’un très court instant, j’ai l’espoir fou que peut-être, elle saurait faire, elle, ce genre de miracles ? Avant de me souvenir qu’elle n’est qu’une projection de mon esprit dérangé.

Bon, bah… va falloir se retourner les manches et faire preuve de créativité. Ça tombe bien, j’avais justement un peu peur de m’ennuyer, toute seule ici.

Toute seule. Même si… parfois… c’est fou mais… J’ai cette étrange impression… que quelqu'un m’observe...



Un énorme merci à tous mes lecteurs,
à l'occasion du cap des 1000 visualisations...
Merci de me donner l'envie de continuer à écrire !
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:46 par Roxanne »
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Réponse #27 Lun 10 Déc 2007, 19:06
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- Une noisette peu ordinaire -
1270
Jour 8 – Un autre crépuscule

Le vent bouscule doucement le feuillage…
Le soleil déclinant teinte le ciel de chaudes couleurs, alors qu’à l’opposé un bleu profond gagne du terrain…

Perché sur une branche haute, le petit animal observe la zone herbeuse en contrebas. Étrange comme elle a pu changer d’aspect en quelques jours… Depuis que cet animal qui marche sur deux pattes s’active, il ne reconnaît plus SA clairière. Il n’ose plus trop y descendre d’ailleurs, sauf quand l’autre dort.

Il est y allé cette nuit. Faire une petite tournée de reconnaissance. Un petit monticule de pierres repose sur le côté, après avoir grossi pendant deux jours, il est maintenant bien moins garni. A peu près au centre de la clairière, se dresse un muret en pierres, tourmenté, anguleux. Avec de la terre, entre les pierres. Ça sent la terre, en tout cas. Par endroits, de ce muret, jaillissent de grands bambous, sauf qu’ils sont étrangement nus. D’habitude, les bambous c’est plein de feuilles…

Et au-dessus, c’est comme si la créature avait voulu imiter les feuilles des arbres… Il y a des troncs de bambous bizarrement disposés avec de grandes palmes par-dessus, et des lianes qui enserrent le tout… Il les connaît bien, ces lianes… Il aime s’y amuser avec ses congénères, près de la rivière, plus loin. Il est monté sur ce toit de fortune, pour voir… Incroyable… C’est presque aussi stable qu’un arbre. Par contre, ça ne protège pas vraiment du vent. Et la pluie peut tomber dedans quand elle va de travers...

Finalement, son trou à lui est bien plus confortable.

Il lèche son pelage, ses doigts griffus. Décidément, ces drôles d’animaux sur deux pattes ont un comportement bien singulier. Même pas capables de se dégoter un nid confortable comme n’importe quel écureuil digne de ce nom. Et ils ont d’étranges objets, aussi. Comme ce truc bleu qu’il a récupéré il y a quelques jours. C’est amusant, ça roule, ça tourne, ça tourne… mais ça finit toujours par tomber…





Assise sur un rocher, au pied du grand arbre, je masse doucement la plante de mes pieds. L’aloe vera a prouvé son efficacité, je n’ai plus qu’une petite coupure, protégée par un pansement depuis trois jours. Un seul pansement, parce que plus le temps passe, et plus j’ai le sentiment que je vais devoir rester un bon bout de temps ici… Je me rationne, donc.

Voilà trois jours que je m’active pour me construire un abri. Au final, je suis fourbue, mais pas si mécontente du résultat, même s’il va me falloir encore pas mal de tiges de bambou et de lianes pour fermer un peu plus les « murs » de mon nouveau chez-moi. Mais pour ça, il faudrait que je me trouve quelque chose de tranchant, étant donné que j’ai déjà récupéré toutes les tiges qui étaient tombées au sol, et que les autres résistent fermement à toutes mes tentatives…

En tout cas, je suis plutôt contente d’avoir repensé à ces fameuses lianes. Je crois qu’au final, c’est relativement solide. Enfin… J’espère. Et j’ai pensé à une autre utilité pour elles. Une échelle de corde! Voilà ce qui me permettra de grimper dans mon refuge de secours.

Ton futur refuge de secours…
Oui, Riguel, oui… mon futur refuge…


Manger à ma faim et dormir à l’abri, voilà ce qui constitue l’essentiel de mes préoccupations depuis quelques jours. Je ne suis pas vraiment au top, dans aucune des deux disciplines, mais je crois que les choses ne se présentent pas trop mal. Même s’il est clair que je ne pourrais pas prétendre au podium des jeux olympiques du parfait petit Robinson. Si tant est que ce genre de choses existe, évidemment.

J’ai toujours, régulièrement, cette étrange sensation qu’on m’observe. Mais j’ai beau scruter les arbres qui m’entourent, je ne vois rien. Sans doute une nouvelle forme de folie qui m’envahit doucement… En ce moment même, d’ailleurs…

– AIE !

Le cri est sorti tout seul. Je frotte vaguement le haut de ma tête, cherchant des yeux ce qui m’est tombé dessus…
Et là, par terre… Je contemple, incrédule, le fautif. Je « buggue », comme dirait Riguel.

Incroyable…

Un bouchon de bouteille en plastique !
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:48 par Roxanne »
Chacun de ces petits feuillets était comme un pétale envolé de ton âme...

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Réponse #28 Mer 02 Jan 2008, 17:22
Roxanne
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- Réminiscences -
1425
A lui qui ne lira jamais ces lignes,
mais sait l'amour que je lui porte
Nuit 8 – Lune descendante


La nuit est tombée, depuis une heure déjà. La flamme dansante d’une bougie dessine des ombres floues et mouvantes sur les murs de ma chambre. Assise sur le lit, les bras autour des jambes, les yeux dans le vague, je sèche doucement mes larmes. Larmes de tristesse, larmes de colère. Je ne comprends pas… Je ne comprends pas comment on a pu en arriver là, elle et moi…

On s’entendait si bien, pourtant… Avant…

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à la comprendre aujourd’hui ? Pourquoi ne m’écoute-t-elle pas, elle, quand je lui explique… ma façon de voir les choses… D’où vient ce fossé d’incompréhension entre nous ? Immense, abyssal, douloureux… Comment en sommes-nous arrivées là ? Comment des broutilles ont-elles pu dégénérer en ces échanges de plus en plus vexants, presque volontairement blessants ? Comment a-t-elle pu me dire ces mots ? Et penser de moi ces horribles choses dont je m’efforce toujours d’être la plus éloignée possible ? Comment ne s’est-elle pas rendue compte que ses mots avaient une portée décuplée par notre si grande complicité ?

Elle, mon amie d’enfance… Elle, qui avait toujours été là quand mes parents me manquaient tant…  Je donnerais tant… pour la retrouver, comme avant… pour oublier ces blessures qu’elle m'a infligées… Et en même temps, j’ai parfois des accès de rage qui me donnent l’envie de tourner la page, l’oublier, elle, tout simplement, passer à autre chose… Ne plus l’aimer, ne plus en souffrir… Mais ça non plus, je ne peux pas… J’aurais beau essayer… je ne peux pas… La douleur serait encore plus grande… Ma Lisa… My sad Lisa…

Sa petite bouille ronde, ses yeux verts pétillants, son accent provençal si chantant… De longues soirées de vacances que nous avons passées ensemble, enfermées dans ma chambre, discutant à la lueur d’une bougie jusqu’à des heures indues, à l’affût du moindre craquement dans l’escalier, signe que ma grand-mère nous aurait entendues… Les cavalcades que nous avons menées dans la forêt toute proche… Son petit écureuil qu’elle m’avait appris à apprivoiser… Et ces grands rires de baleines… et ces larmes que nous avons partagées…

Les souvenirs d’une amitié forte se bousculent dans ma tête… Me rendent le sourire, à travers mes larmes séchées… Mais un sourire amer… Je n’ai que 17 ans, et j’ai déjà tellement eu mal… que me réserve l’avenir ?

Et Lisa, ma Lisa ?

Oui, elle reste MA Lisa, quoi qu’il ait pu se passer, je ne peux pas effacer ces années pour une dispute et trois semaines de silence… Trois semaines… Lisa, reviendras-tu ? Arriverons-nous à reconstruire les morceaux éparpillés de notre confiance ?

La flamme de la bougie vacille. Un courant d’air, un craquement dans l’escalier. La porte s’ouvre sur une grande silhouette sombre… Elle s’avance dans le halo lumineux et sa chevelure blanche lui dessine comme une auréole aux doux reflets.

Grand-père s’assied à côté de moi, passe sa main sur mon épaule et me serre doucement contre lui. Puis, au bout d’un temps de silence, il se met à me parler, de sa belle voix grave, un peu éraillée… Il me parle, longtemps, et le temps devient flou, s’étire, s’enroule sur lui-même… On remonte les années, on parcourt le monde au gré de ses voyages… Bercée par le timbre de sa voix, j’oublie tout, je me sens juste bien…

Il me parle de sa vie, de la vie, de ce que la jeunesse a à apprendre, des erreurs que l’on doit faire… Il raconte des choses incroyables, improbables, fascinantes… Il me dit la beauté de ce qui nous entoure… Il me parle de l’amitié, aussi, du joyau qu’elle représente… De l’importance que chacun reconnaisse ses torts… et moi aussi… Et du pardon… Elle reviendra, ma Lisa… Elle reviendra…





Le ronron de la cascade est clairement audible dans le silence relatif de la nuit. Les bruits habituels se font entendre, un peu plus loin… Mais rien là, juste en dessous. L’Autre doit dormir.

L’écureuil descend le long du tronc avec circonspection, s’arrêtant de temps en temps pour vérifier qu’aucun bruit suspect n’arrive d’en bas. Il touche le sol, se retrouve en trois bonds sur le rebord de l’abri. Une masse gît au milieu… elle est parcourue de petits soubresauts… Après quelques minutes d’observation attentive, il finit par décider qu’il est plus prudent de remonter.

Il récupèrera son trophée plus tard.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:49 par Roxanne »
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Réponse #29 Lun 14 Jan 2008, 00:30
Roxanne
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- P’tits cailloux -
1485
Jour 9 – Fin de matinée

Je me suis réveillée ce matin avec une étrange sensation, comme si un être cher m’avait veillée pendant mon sommeil. Comme souvent, je ne garde aucun souvenir tangible de mes rêves de la nuit, mais… juste, ce matin… ce doux sentiment mêlé d’une pointe de nostalgie. Et comme une présence rassurante… pleine de sagesse et de bienveillance…

J’espère que c’est de bon augure. Je ne sais pas si je croyais en ce genre de choses… avant… Avant le crash et ma perte d’identité… Mais depuis que je suis ici, je dois bien dire que… enfin… disons que je m’accroche à ce que je peux.

Comme ce bouchon que j’ai trouvé hier soir, par exemple… Enfin, trouvé… Qui m’est tombé dessus plutôt ! Un cadeau du ciel, comme une offrande de la civilisation pour calmer mes inquiétudes, calmer ma solitude… Je l’ai longtemps observé, tourné et retourné entre mes doigts, d’abord incrédule, puis songeuse. Parce que… Ce bouchon… il semble tellement… neuf. Il n’a pas pu arriver ici tout seul ! Après tout, si les bouchons en plastique bleu poussaient dans les arbres, depuis le temps, ça se saurait. Enfin il me semble. Donc… Oui, ça veut sûrement dire que je ne suis pas seule… Et que peut-être… que peut-être d’autres ont survécu ?

En fait, le moindre espoir est bon du moment que ça m’aide à survivre… Car c’est bien de survie qu’il s’agit. Le reste… le reste DOIT attendre. Il ne faut plus que je me laisse aller à mes rêveries sans fin dans lesquelles je me complais… surtout quand elles consistent à échafauder des hypothèses invraisemblables sur mon passé. Riguel n’est pas tendre sur ce plan là, et je sais qu’elle a raison : ce n’est pas ça qui m’aidera ici… pour le moment en tout cas.

Voilà neuf jours que je suis ici… neuf jours. J’ai commencé à les compter, car c’est à peu près tout ce qui me rattache à ce qu’on pourrait considérer comme la « vie normale », de ce que j’ai sans doute connu avant, en tout cas : le passage inexorable du temps. Mon système est simple : un jour, un caillou. A dix, je remplacerai le petit tas, accumulé dans un coin de mon abri, par un galet… Puis par une pierre plus grosse. À vrai dire, tout ça me semble un peu dérisoire, mais après tout, si ça m’aide à garder les pieds sur terre… Ou du moins à ne pas perdre totalement la raison… Juste quelques petits cailloux…



J’écarte une branche de mon chemin et je m’arrête quelques instants pour reprendre mon souffle et écouter les bruits alentours. Ce matin, j’ai pris la décision d’explorer les environs. Mon abri semble tenir à peu près debout, et je ne peux guère en faire plus pour le moment sans… j’allais dire sans outil. Comme si ça pouvait exister au beau milieu de la jungle… Et pourtant, c’est exactement ce dont j’aurais besoin. Une bonne vieille caisse à outils…

Pourquoi tu n’irais pas faire un tour sur l’épave de l’avion ? Tu pourrais y trouver des choses utiles…

Quoi ? Tu as peur ?
C’est pas de la peur ! Enfin… Si, un peu... Si tu veux... En quelque sorte.

Je n’ai juste pas envie d’y retourner pour le moment… trop… trop de souvenirs cruels…

Et tous ces morts… et cette odeur…
Je comprends. Mais on trouverait peut-être… des survivants, aussi…
Peut-être… mais pas aujourd’hui.


Non, pas là bas, pas maintenant. Pas encore. Mais j’espère trouver des choses utiles ailleurs… C’est pour ça que je suis partie plein nord. Car pour autant que je m’en souvienne, et malgré les détours que j’ai sûrement faits depuis que j’ai pénétré dans cette jungle, il me semble que le… l’avion… ou ce qu’il en reste… doit se trouver vaguement au sud…

Je jette un œil derrière moi. Accroché à la branche d’un arbre, un peu plus loin, un petit caillou pendouille au bout d’un court morceau de liane. Doutant de mon sens de l’orientation, je préfère jouer au petit poucet : j’ai envie de tout sauf de me perdre…

Du moment que je tombe pas sur un ogre, comme dans le conte…
AHAHAH ! C’est toi, l’ogresse, ma fille !


C’est vrai que mon expédition a aussi un autre but : je commence à en avoir assez de ces repas frugaux, les fruits et légumes frais c’est sûrement très bon pour la santé, mais quand on ne mange que ça…  Bref, je n’ai pas l’impression que ça soit vraiment suffisant. Mon organisme non plus d’ailleurs, et il ne se gène pas pour me le faire savoir. Sans compter que ces trois jours de travail acharné m’ont vraiment épuisée… Il me faut vraiment des choses plus consistantes… et un feu. Oh oui ! Un feu crépitant… avec une bonne grillade… chaude… chaude et croustillante ! Je savoure par anticipation l’odeur alléchante qui chatouillera mes narines… dès que j’aurai trouvé de quoi faire un feu… et une bestiole qui accepte de se laisser griller… huuuum… j’en salive par avance…

Soudain, je me fige, tous les sens en alerte.

Une branche a craqué sur ma droite.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:50 par Roxanne »
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Réponse #30 Lun 28 Jan 2008, 00:50
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- Beauté sauvage -
1562
Jour 9 – Fin d’après-midi

Plus que deux heures avant la nuit… Je crois… Grosso modo.

Les jours passant, je commence à avoir une assez bonne perception de l’heure qu’il est… enfin, façon de parler. Du moment de la journée, plutôt. La sensation de faim rythme mes activités, mais j’ai aussi appris à décoder quelques signes, à écouter les bruits de la jungle environnante, à mieux percevoir les différences de luminosité.

Plus que deux heures avant la nuit…

Et je suis encore une fois perdue au milieu de nulle part, dans un grand capharnaüm de végétation exubérante. Autour de moi, du vert, du vert et encore du vert, un camaïeu de verts à faire pâlir de jalousie tous les décorateurs du monde, mais ça reste du vert… Et même si c’est, à ce qu’on dit, la couleur de l’espoir, j’ai parfois de soudaines envie de rouge carmin, d’ocres, de bleu azur, de blanc neige, de jaune sable brûlant…

Plus que deux heures.

Et je me retrouve, après cette pénible journée de marche, tout au bout d’un insolite chemin de cailloux suspendus… sans rien. Pas un outil, pas une arme, pas même la trace d’autres rescapés éventuels… Et toujours rien de mieux que des fruits à me mettre sous la dent. Mais des fruits qu’aujourd’hui encore, j’ai bénis. Comment ai-je pu oublier ?... Comment ai-je pu tout simplement partir sans avoir trouvé le moyen d’emporter de l’eau ? Sans même y avoir pensé ? Décidément, je suis une bien médiocre Robinsonne.

Je jette un nouveau regard désolé au sac de toile qui repose sur mes genoux. Vide. Tout ce qu’il y a de plus vide. J’ai entièrement déroulé mon fil d’Ariane, mais en vain. Un coup dans l’eau… J’aurais dû prévoir plus de marqueurs, plus de cailloux…

En cet instant précis, j’éprouve une pulsion de rage contre cette forêt hostile qui me refuse son aide, qui ralentit ma marche, qui me soustrait aux rayons du soleil… Et je m’en prends à elle, faute de m’en prendre à moi-même, car il faut bien un exutoire quand le désespoir vous envahit. Il m’en faut un, à moi, en tout cas. Pour ne pas retomber dans l’inaction. Pour ne pas sombrer à nouveau.

Je peste, j’enrage, je gesticule… Et puis, aussi vite qu’elle était venue, la colère s’évanouit.

Autour de moi, la forêt, qui avait suspendu quelques instants sa respiration sous l’effet de mes vociférations, reprend le cours de sa journée, sans plus s’occuper de la petite chose insignifiante que je suis.

Je repense à ma furtive rencontre de ce matin…

Une branche avait craqué sur ma droite.


Jour 9 – 5h plus tôt

Elle avance avec prudence, attentive aux moindres bruits, aux moindres odeurs inhabituelles.

Inquiète, elle se fige quelques instants. Elle sait que cette vigilance perpétuelle est sa seule chance de survie. Cette vigilance, et aussi son agilité… sa rapidité à la course… Elle sait que les prédateurs rôdent, partout. Même quand le soleil est chaud et caressant comme aujourd’hui. Même quand les odeurs enivrantes des fruits mûrs et des fleurs exotiques jouent dans les courants d’air invisibles.

Cette fois, les chants des oiseaux tous proches calment son inquiétude. Ce sont de bons indicateurs. Quand le danger rôde, ils restent rarement paisibles à faire causette et préfèrent généralement aller chercher une branche un peu plus sûre, ou à défaut, se font discrets en attendant que la menace s’éloigne.

Le silence est rarement bon signe.

Pourtant, elle n’est pas entièrement rassurée. Il flotte dans l’air… oui, elle est encore là… cette odeur… elle est incapable de l’identifier. Ça non plus, ce n’est pas bon signe. Elle explore d’un regard attentif la forêt qui l’entoure. Rien de suspect, mais la végétation est particulièrement dense, ici. Elle parcourt quelques dizaines de mètres, toujours aux aguets, attrapant au passage quelques petites baies et de tendre bourgeons.

Une branche craque sous son sabot fragile. Elle avance encore, les oreilles dansantes, attentives aux bruits qui l’entourent… L’odeur inconnue se fait plus présente encore… Et là, au détour d’un bosquet…

Une drôle de créature se tient là, debout sur deux pattes, immobile.
Elle semble… inquiète… la peur se ressent dans son attitude et les phéromones qu’elle émet… Mais aussi… fascinée. Leur regard se croise, et le temps suspend son vol un instant… Ce qu’elle peut sembler… vulnérable… perdue… et en même temps, ses yeux ont cette lueur pleine de… pleine d’espoir… et d’admiration…

Cette créature ne semble ni agressive, ni dangereuse… Mais elle sait bien que la prudence est son gage de survie. Et pourtant, elle ne peut se résoudre à bouger, comme si un lien invisible la retenait sur place…




La biche est restée ainsi un long moment à m’observer, à la fois curieuse et méfiante… me laissant tout à loisir admirer son cou gracile, ses fines pattes, ses oreilles attentives, sa belle robe aux nuances chaudes, ses narines frémissantes, ses longs cils noirs… Mais plus que tout, une chose me fascinait en elle. Une chose tellement inattendue que cela me semblait tout simplement… impossible. Et cela m’hypnotisait totalement…

Et puis elle a fini par partir, disparaître, au ralenti, avec grâce, sans un bruit… Me laissant seule, émerveillée, avec encore vivace cette incroyable image…

Celle d’une biche aux yeux verts.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:51 par Roxanne »
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Réponse #31 Jeu 31 Jan 2008, 00:02
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- Le battement d’ailes du Papillon -

1589
Jour 9 – Fin de journée


Assise sur une vieille souche couverte de mousse, je me remémore cette furtive rencontre. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais vu de biche aux yeux verts auparavant… En même temps, ce n’est pas comme si j’avais des tonnes de souvenirs bien nets et vivaces ! Mais ça me semble malgré tout être une chose assez rare. Quelle est cette étrange contrée sur laquelle j’ai échoué ?

J’observe vaguement les arbres qui m’entourent. A bien y réfléchir, j’ai croisé des espèces végétales dont je ne pensais pas qu’elles puissent coexister en une même niche écologique, depuis mon arrivée. Et maintenant cet animal au regard pénétrant… Je me demande avec un mélange de curiosité et d’anxiété quelles nouvelles surprises me réserve cette forêt dont je n’ai découvert, sans doute, qu’une infime partie…

Toujours est-il qu’en attendant, mon estomac commence à me faire à nouveau sentir qu’il est temps que je m’occupe un peu de lui. En d’autres termes : j’ai bigrement faim. Je commence à fouiller du regard les environs, à l’affût d’une rotondité familière, d’un fruit appétissant, d’un petit quelque chose à me mettre sous la dent, tout simplement.

Mes yeux finissent par tomber sur une tache de couleur vive, un peu plus loin dans le sous-bois. Il ne faut pas que je m’éloigne trop de mon dernier marqueur suspendu, mais quelques mètres ne feront pas une grande différence… Mais alors que je m’approche, il se passe une chose… hallucinante… Le fruit que je convoitais… mon fruit si joliment coloré… Il s’envole !

Il me faut quelques secondes pour me reprendre, et me rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’un fruit comme je le croyais, mais bien d’un gigantesque papillon. Un papillon comme je ne crois pas en avoir jamais vu jusqu’à aujourd’hui.

L’insecte est d’une belle couleur rouge orangée, sur laquelle de petites taches noires composent un tableau magnifique. Un ange d’ambre et d’ébène…




Je reste figée sur place, fascinée. Lui s’approche doucement, et se met à virevolter autour de moi, se déplaçant avec une grâce fragile, comme au ralenti… Ses ailes légères et dentelées jouent avec l’air comme un marin avec les courants. Il défie la pesanteur, pique, se redresse, et dessine devant mes yeux ébahis une danse hypnotisante.

Alors que mes yeux ne le lâchent pas d’une seconde, un souvenir troublant remonte à la surface de ma conscience et ma vue se brouille. Les papillons… il s’est passé quelque chose avec les papillons… avant… dans ma vie d’avant le crash… Je me souviens…

Un grand parc, immense, planté de variétés exotiques… et des cocons… une multitude de cocons amoureusement surveillés… Une couveuse… Tout est flou autour de moi, mais une main serre tendrement la mienne, elle est chaude et rassurante…
Et nous avançons… au milieu de la végétation luxuriante, au-dessus d’un petit cours d’eau qui chemine sagement sur de gros galets… Une pause dans une sorte de petite prairie, pour admirer le spectacle d’un envol de ces graciles animaux… Des papillons, tout autour de nous, multicolores, dessinent un ballet féerique…
Une seconde main se pose sur mon épaule… L’Autre est là, dans mon dos, je sens sa présence bienveillante… Mais…


Mais qui est-ce ?
Qui ?... Cette main…

Un autre souvenir surgit alors, bien différent… Un film ? Non… plutôt un livre. Un livre que j’aurais lu ?

Le battement d’ailes d’un papillon, si infime soit-il, peut provoquer un ouragan à l’autre bout du globe. C’est du moins ce qu’on dit. Il en va de même pour lui… un héros presque ordinaire… presque… un infime changement dans son passé… et rien n’est plus pareil… Sauf que… comment savoir si l’ouragan déclenché ne détruira pas complètement son avenir ? Que cela n’engendrera pas plus de catastrophes ?...

Aussi vite qu’ils étaient venus, les souvenirs s’estompent. Je ne me souviens ni de la personne qui m’accompagnait, ni du lieu, ni de l’âge que j’avais… quant au livre, impossible de me souvenir du contexte, et encore moins de la fin. Peut-être n’en avais-je pas terminé la lecture ?


Je cherche mon fabuleux papillon des yeux, consciente soudain que je l’ai perdu de vue. Rien à gauche, rien à droite, ni même derrière moi… C’est alors que je sens une chose légère qui remonte le long de mon omoplate vers mon épaule.

Il s’est posé sur moi… Ça chatouille !... Il descend lentement le long de mon bras, passe le coude, s’arrête au poignet. Il bat des ailes, très lentement… La tête penchée de côté, je l’observe… et je souris, béate, retenant ma respiration de peur de l’effaroucher. Comme c’est… beau ! Beau, tout simplement ! Aucun autre mot ne me vient à l’esprit…

Ne t’envole pas, ne t’envole pas ! Ne pars pas, reste encore un peu, petit papillon…

Bien sûr, je ne vis pas dans un livre, ni dans un conte de fées, et à peine ai-je formulé cette supplique muette que mon invité impromptu reprend sa liberté et s’envole loin de moi.

Totalement oublieuse de ce pour quoi je suis venue jusqu’ici, et sans même une pensée pour mon balisage, mes cailloux ou la mission que je m’étais confiée à moi-même, je m’élance à sa suite, désireuse de prolonger encore un peu cet instant de grâce, irrésistiblement attirée…

J’arrive à le suivre sur quelques dizaines de mètres, enthousiaste comme une gamine… Jusqu’à ce que, au détour d’un fourré particulièrement épais… je le perde de vue.

Mais ce qui se trouve maintenant sous mes yeux… alors ça…
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:51 par Roxanne »
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Réponse #32 Lun 11 Fév 2008, 16:33
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- Éclats de civilisation -

1700
Jour 9 – Soir tombant

Je la tourne et la retourne entre mes doigts, consciente de sa valeur.
 
Je ne peux m’empêcher de l’ouvrir une nouvelle fois. Le tiroir en carton glisse sans difficulté… La boîte d’allumettes est loin d’être pleine, mais il doit bien lui rester un gros tiers de son contenu. Avec ça… avec ça, à moi les belles flambées et la chaleur réconfortante du feu quand tombe la nuit ! J’espère seulement, avec une pointe d’angoisse, qu’elles n’ont pas trop pris l’humidité, qu’elles sont encore utilisables… qu’elles ne vont pas s’effriter entre mes doigts au moment où j’en aurai besoin.

Je testerais bien l’une d’elles, mais… chacune est si précieuse ! Je n’ai pas de briquet, ni aucun pouvoir ignifuge d’aucune sorte que ce soit, et pas de Superman dans les environs, à ce que je sache du moins. J’attendrai… Je glisse donc la boite au fond du sac bleu que je tiens en bandoulière sur mon épaule. Cette trouvaille justifierait rien qu’à elle cette journée de marche. Mais j’ai déniché de nombreux autres trésors près de l’épave.

Car il s’agit bien d’une épave… Un autre avion.

Bien plus petit que celui dont je me suis échappée il y a quelques jours. Et visiblement écrasé ici depuis fort longtemps, si j’en juge par les fougères qui ont en partie envahi le cockpit et repris leurs droits autour de l’épave. Une hélice partiellement cassée gît à quelques mètres de la carlingue grisâtre, qui fut un jour sans doute d’un blanc éclatant, rehaussée de quelques zébrures rouges.

D’autres débris recouverts pour beaucoup d’une couche de mousse, sont éparpillés dans toute la clairière et dénotent de la violence probable de l’impact. La végétation anarchique qui pousse tout autour contribue à atténuer le côté lugubre de la scène, lui conférant même un petit air bucolique.

L’épave ne se contente bien évidemment pas d’abriter des plantes : toute une faune sauvage y a élu domicile. Quand je me suis approchée tout à l’heure, j’ai effrayé quelques-uns de ces habitants, des oiseaux aux couleurs vives que je n’ai pas reconnus ainsi que toute une famille de petits rongeurs… des sortes de souris, me semble-t-il. Il faut dire qu’ils ont filé tellement vite que c’est à peine si je les ai aperçus ! Fort heureusement, en revanche, pas de trace de cadavre dans les parages. Le cœur léger, j’ai donc entrepris l’exploration des lieux.




En fouillant ce qui reste de la cabine, j’ai trouvé quelques babioles intéressantes : à l’arrière, dans un genre de grand vide-poches fourre-tout, un vieux bout de ficelle emmêlée mais apparemment très solide, ainsi qu’un peu de fil de fer entortillé. J’ai patiemment démêlé le tout, jusqu’à obtenir deux petites bobines, aussitôt enfouies dans mon sac de toile. Je suis sûre que j’en trouverai bientôt l’utilité.

Sous l’un des rares sièges de l’appareil, j’ai déniché une vieille gourde en aluminium, de celles qu’on imaginerait bien dans un paquetage militaire… Un peu cabossée, mais sans trou apparent. Voilà qui sera parfait pour mes prochaines expéditions à travers l’île ! Un peu plus loin se trouvaient d’autres éléments du même métal, probablement issus d’une même cantine, mais malheureusement pas tous en aussi bon état. Je n’ai pu récupérer qu’une tasse dont l’anse ne tient plus très bien, et une espèce de casserole sans poignée. Mais c’est déjà beaucoup, pour moi qui n’ai rien. Ça me permettra un peu de cuisine rudimentaire… si je trouve des choses à cuisiner, cela va de soi.

C’est en revenant vers le cockpit que j’ai vu cette boîte d’allumettes, par terre. J’espère trouver encore quelques trésors là bas…

Et en effet, à peine ai-je passé la tête par la fenêtre brisée de la portière que je vois, bien en évidence sur le siège du copilote, une couverture… Oh, vieille, élimée, en partie grignotée, et qui empeste sûrement. Mais une couverture quand même, et qui, une fois bien nettoyée à grand renfort d’eau claire, fera un très bon matelas. Sauf que… sauf que pour l’obtenir, il va d’abord me falloir déloger la chose qui dort dessus.

Le serpent, là.

Facile. Hum.

- Gentille bébête… Tu vas partir toute seule hein, dis ? Hey, le serpent ! Je te parle…

Même pas il lève la tête, le malpoli…


Quoique, à la réflexion, je ne suis pas sûre que ça ne soit pas mieux ainsi. Je ne sais absolument pas comment m’y prendre avec ce genre de bestioles, et je dois bien avouer que j’en ai un peu peur.

Un peu ? AHAHAH…
Oui, oh, ça va hein. J’aimerais bien t’y voir, tiens…


Je reste plantée là, indécise. L’envie de m’emparer de ce bout de tissu qui pourrait grandement améliorer mes nuits, jusqu’ici pas vraiment confortables, se heurte à ma peur de l’animal. Riguel me pousse à l’action, téméraire comme toujours, tandis que j’imagine par avance mon atroce agonie si d’aventure le serpent me mord ou m’étouffe… ou pire…
 
Bon, on se bouge cocotte ? Ou on prend racine ?
Oui mais imagine qu’il me saute dessus, qu’il me plante ses crocs dans la cheville et me paralyse…
Toi tu as trop regardé de films ou lu de livres, ma vieille…
… et qu’il me dévore vivante, petit bout par petit bout… Tu imagines l’horreur ?
Mais arrête, si ça se trouve il est totalement inoffensif, ce serpent !
Qu’est-ce que tu en sais ? Tu veux tenter ta chance ? « Aies confiance », c’est ça ?
Et puis même, t’imagines pas l’indigestion qu’il se paierait avec toi ! L’est sûrement pas con, il va pas prendre ce risque.
Hey oh ! Je suis pas si grosse hein, je suis sûre que j’ai perdu au moins 5kg depuis que je suis arrivée ici…
Forcément oui, à force de ne manger que des fruits, tu nous épuises à petit feu.
Je fais ce que je peux !
Si tu le dis. Et pour notre ex-futur hypothétique matelas, finalement, on décide quoi ?


Au bout d’un long dilemme intérieur, je finis par saisir une branche épaisse et assez longue qui gît au sol. Peut-être que si je fais très doucement, j’arriverai à bouger le serpent sans qu’il s’en rende compte ? Je m’escrime alors un petit moment sur la poignée de la portière qui, à force d’être secouée, finit par s’ouvrir dans un grincement rouillé.

Ce qui, bien évidemment, réveille l’animal endormi.

Il a l’air de ne pas apprécier être dérangé dans son sommeil. Pas DU TOUT. Il se déroule, se redresse, lève la tête vers l’intruse que je suis et se met à siffler, pointant sa langue fourchue vers moi.

Génial. Et je fais quoi moi, maintenant, hein ?
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:52 par Roxanne »
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Réponse #33 Dim 17 Fév 2008, 00:37
Roxanne
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- Le reptile -

1751
Jour 9 – Un battement de cils plus tard


Je n’aime pas les serpents.

Enfin… c’est plutôt qu’ils me font peur. Parce qu’au fond, ils sont plutôt fascinants… Un peu trop, justement. Lisses, brillants, d’une souplesse incroyable, se mouvant avec le plus grand silence… un silence funeste.

J’ai peur des serpents, donc. C’est dommage, parce qu’il y en a justement un en face de moi qui a l’air d’avoir très envie de faire connaissance. Un peu trop.

Après avoir manifesté de manière très claire son mécontentement à être ainsi réveillé, il se déroule, lentement, très lentement, puis commence à onduler vers moi, comme flottant dans l’air… Il se laisse… couler, c’est le mot… par la portière ouverte. Avec grâce. Une grâce terrifiante. Quand sa tête arrive au niveau du sol, sa queue touche encore le siège du copilote.

Le plus incroyable, c’est que je reste plantée là, à quelques mètres de la carlingue, incapable de faire un mouvement, comme hypnotisée par ses moindres mouvements. Mon sac et la branche que j’avais ramassée gisent à mes pieds.

Le voilà maintenant à nouveau roulé sur lui-même au pied de la cabine. Ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est que la couverture, ma couverture, ne semble plus être son principal centre d’intérêt. La mauvaise… c’est que c’est maintenant moi l’objet de toutes ses attentions.

Bouge !

Mais BOUGE donc !

ROXANNE !

TU VAS BOUGER, OUI ?!



Rien.

Nos yeux plongés dans ceux du reptile, Riguel hurle autant qu’elle peut. Mais rien. Ses cris ont beau résonner dans ma tête, de plus en plus forts, de plus en plus aigus, comme une sirène de pompier au milieu d’une nuit silencieuse, aucun de mes muscles ne tressaille. Mon corps semble totalement se dérober à ma volonté, ou à celle de Riguel… Il reste obstinément immobile, comme s’il n’attendait qu’une chose…

L’animal se met à nouveau en mouvement. Il ondule, s’approche, réduit peu à peu la courte distance qui nous sépare…

Je reste pétrifiée, la terreur montant progressivement au fur et à mesure que la distance se réduit. Et se réduit encore… Encore un peu… Je ne vois rien en dehors de ces pupilles fines comme des lames de rasoir, au milieu de ces yeux d’un jaune étrangement éclatant… De plus en plus proches…




Je n’entends plus rien que le faible bruissement de son long corps qui avance vers moi, rampe jusqu’à ma cheville, jusqu’à…

Le frôlement m’électrise.

Je prends soudain conscience des battements précipités de mon cœur, du sang qui tambourine à mes oreilles, de mes poumons qui cherchent désespérément une bouffée d’air salutaire. Voilà plus d’une minute que je retiens mon souffle, inconsciemment. J’inspire brusquement, par réflexe. Mes sens se brouillent, je ne vois plus rien, je suis comme plongée dans le brouillard, dans une bulle floue, hors du monde. L’afflux soudain d’oxygène bouscule mon cerveau. Ma conscience vacille…

Puis il me frôle à nouveau. Le contact est étrangement froid sur ma jambe, et se prolonge, s’attarde, dure…

J’ai peur.

Peur ? Non, ce n’est pas le mot. Je suis pétrifiée.

Et puis plus rien. Plus de frôlement.

Les secondes passent, longues. Trop longues. Est-il là, juste derrière moi, à préparer son attaque ? J’ai l’impression de sentir son regard glacé sur moi, sur mes jambes qui me tiennent à peine… Il scrute sa proie. Il évalue les risques. Il cherche le meilleur point pour frapper.

Mes muscles refusent toujours la moindre injonction. Mes yeux fixent la couverture sans la voir.
Une larme solitaire coule le long de ma joue. Inattendue.

Qu’attend-t-il ?

La larme s’attarde un moment près de mon menton, hésite, s’étire, puis finit par tomber au sol, se brisant en fines gouttelettes sur la mousse.

Je ne pense plus.
Rien. Du vide. Du noir.
Déjà plus vivante avant même d’être morte.




Ce n’est qu’au bout de dix longues… très longues minutes… que je retrouve le contrôle de mon corps. Et que j’ose enfin me retourner. Les muscles douloureux, tétanisés. Lentement, très lentement, je pivote sur moi-même. Je dois savoir…

Rien.

La clairière… vide.

Le reptile est déjà loin.
 
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Réponse #34 Dim 23 Mar 2008, 23:55
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- La pluie joue du banjo -

A vous, qui vous reconnaîtrez...
2155 – Merci le quizz ^^
Nuit 9 – 2h après le coucher du soleil

Avec un bruit léger, les gouttes s’écrasent sur la vitre, rejoignant les fins ruisseaux qui dévalent vers le bas. Je les devine à présent plus que je ne les vois. La nuit est tombée, une nuit noire, sans lune... Du moins, sans lune visible, à cause des gros nuages qui ont également englouti toutes les étoiles. Je ne les avais pas vus s’amonceler, absorbée que j’étais par mes recherches.

Quand j’ai fini par me rendre compte qu’il faisait sombre bien plus vite que les autres soirs, les premières gouttes ont commencé à tomber. Il était déjà trop tard, bien trop tard, pour espérer rentrer ce soir jusque « chez moi ». D’une part parce que mes cailloux ne sont pas phosphorescents… et étant donné que je n’ai pas les yeux d’un chat, ce serait le meilleur moyen de me perdre, pour de bon, cette fois.

Et d’autre part, vue la couleur du couvercle qui bâche le ciel, je ne voudrais pas me retrouver pendant des heures sous la même pluie que l’autre soir… La nuit qui a suivi ma « renaissance »… mon nouveau baptême, en somme.

Autant la journée avait été superbe, autant la nuit suivante avait écopé d’une pluie battante et pénétrante, de celles qui vous détrempent juste le temps de traverser une rue, et qui vous laissent glacé jusqu’aux os, les vêtements humides collant désagréablement à la peau…

Je garde un souvenir plutôt désagréable de cette nuit, passée blottie contre l’écorce de mon arbre refuge, espérant limiter ainsi la quantité de pluie qui m’atteindrait… Ce fut sûrement le cas, mais pas assez pour m’épargner les vêtements humides ni les lourdes gouttes froides sur mon visage. Qu’elle fut longue, cette cinquième nuit passée dans la jungle ! Longue, et épuisante, entrecoupée de trop rares et trop courts épisodes de sommeil, hantée par des visions que je m’efforçais en vain de chasser…

Ce soir, je ne me suis pas sentie de taille à affronter une telle averse, pas après cette journée de marche, d’autant plus fatigante que mon régime alimentaire n’est pas à la hauteur de mes ambitions… Qui plus est, la tension nerveuse qui a résulté de mon face à face avec le serpent a achevé de vider mes dernières réserves.

Finalement ce n’est pour l’instant qu’une pluie fine et légère qui joue du banjo sur le toit de mon refuge. Mais je suis, malgré tout, bien mieux ici que perdue dans la végétation dense qui entoure l’épave.




Je resserre autour de moi la vieille couverture usée. Après un secouage vigoureux, et compte tenu de la fraîcheur amenée par l’averse, j’ai décidé qu’elle n’était pas si répugnante que ça. Elle n’est pas parfumée à la rose, c’est clair, mais de deux maux il faut bien choisir le moindre, et sentir le bouc est, à mon sens, nettement moins préjudiciable que tomber malade. Sauf si je devais croiser le chemin d’un ours par l’odeur alléché…

Un ours ? Et puis quoi encore ! Assez de bestioles pour aujourd’hui.

Je joue machinalement avec ma dernière trouvaille de la soirée, dénichée sous le siège du copilote. Dernière, mais pas des moindres… Elle est un peu rouillée, un peu émoussée aussi, mais je sais déjà qu’elle va être une précieuse alliée.

Bercée par le tambourin léger de la pluie, enfoncée dans le siège du pilote aux ressorts fatigués, mais déjà bien plus confortable que mon rudimentaire lit de feuilles, je me prends à rêver d’un bon thé chaud et fumant. La pluie fine… le thé chaud… la nuit noire…

Voilà bien longtemps que la nuit est tombée derrière les lourds rideaux. La lumière tamisée d’une lampe nous laisse plongés dans une pénombre intimiste. Les flammes de quelques bougies et du feu qui crépite dans la cheminée dansent dans nos yeux, projetant de chaudes lumières sur les murs ambrés du salon. Une cigarette oubliée au bord d’un cendrier trace dans l’air des courbes fascinantes et légères…

Il est tard… il est tôt… Il est 5h, déjà. La chaleur d’un thé odorant diffuse agréablement à travers la tasse que je tiens dans mes mains. Sur la table basse, quelques verres abandonnés autour d’une bouteille de vodka bien entamée. Quelques éclats de rire… Des bribes de conversation… Des sourires, aussi…

Dehors, les premiers oiseaux s’éveillent et se lancent dans un hymne à la vie. Plus proche de nous, les notes d’un morceau de jazz manouche nous accompagnent jusqu’au bout de la nuit. Six heures, maintenant… C’est fou comme le temps passe toujours si vite en bonne compagnie. Il est tard… il est tôt… Peu importe, on dormira une autre fois…


Je ne reconnais aucun des trois visages qui me sourient, les yeux pétillants, derrière quelques volutes de fumée… Pourtant, je ressens leur présence amicale comme un grand réconfort… Les yeux fermés, je me perds dans ces bribes de souvenirs agréables…

C’est ainsi que le sommeil me trouve.
Sur le siège voisin, près de ma main entr’ouverte, trône un vieil opinel un peu rouillé.
 
 
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Réponse #35 Mer 30 Avr 2008, 00:33
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- Cavalcade -

2898
Nuit 9 – Dans la brume d'un rêve

L’après-midi est déjà bien entamée. La journée a été chaude, nous avons donc attendu plus tard qu’à l’accoutumée pour seller nos chevaux et partir explorer la forêt voisine. Django et Salsa, ravis de notre sortie, piaffent d’impatience…

Lisa, comme toujours, est aux anges. Moi aussi, d’ailleurs. Nos anglo-arabes ont du feu dans les veines et le premier galop que nous nous sommes offert dans les larges allées boisées nous a laissées le rouge aux joues, avec la profonde satisfaction d’une communion intense avec nos montures. Leurs muscles se tendent et détendent sous nos jambes, et ils filent, gracieux, puissants, assoiffés de vitesse, nous procurant un sentiment enivrant… Nous avons l’impression de voler, le vent bousculant nos cheveux noués et nous faisant monter des larmes aux yeux. Il n’y a plus que nous, nous deux, et nos deux chevaux qui nous bercent de leur allure dansante et confortable et nous emmènent loin de tout, loin des soucis quotidiens, faisant défiler le paysage, et plus rien ne compte que ça, que ces instants de chevauchée endiablée où nous jouons avec le vent, tout au plaisir de nous laisser emporter dans une folle cavalcade.

Quand, au bout d’une allée, nous freinons enfin nos montures, de grands sourires illuminent nos visages. Et nous repartons, au pas, profitant encore de ces foulées rapides, laissant mon hongre et sa jument reprendre leur souffle, observant la forêt tout autour, et les jeux du soleil à travers le feuillage. Il nous arrive parfois, dans ces moments là, plus calmes, de croiser des animaux sauvages, que la présence des chevaux rend moins craintifs. Écureuils, faisans, et même quelques cerfs, les jours de chance.

Flattant l’encolure de nos compagnons, nous discutons alors de tout et de rien, ou, parfois, nous partageons juste un silence complice, heureuses de nous comprendre sans avoir à prononcer un mot.



Mais ce jour là… Ce jour là, un incident va faire sortir cette escapade de l’ordinaire. Un chasseur. Coup de feu, éclats d’écorce, tous proches.

Et Salsa s’emballe, s’évade, échappe aux mains expertes de sa cavalière.

Sans prendre le temps d’y réfléchir, je lance Django à sa poursuite. Je ne vois plus qu’elle, ma frêle amie, agrippée à la crinière de sa monture devenue folle, ballottée à droite et à gauche comme un vulgaire sac à patates. Le départ soudain de la petite jument lui a fait perdre les étriers et les rênes qui flottent librement sur l’encolure, laissant Salsa prendre le mors aux dents et fuir l’effroyable détonation. Quittant les allées balisées, nous filons, l’une derrière l’autre, deux flèches à travers la forêt, en une course folle, elle cramponnée tant bien que mal, moi inconsciente du danger, n’ayant peur que pour elle, faisant une confiance aveugle à l’animal qui m’emporte, franchissant les obstacles sans même les avoir vus.

C’est là qu’il surgit devant nous. Inattendu. Brutal. Terriblement dangereux. Un immense portail noir en fer forgé. Fermé. En plein dans notre trajectoire. Nos deux cœurs s’arrêtent…

Mais Salsa freine, d’elle-même, tourne, bondit, s’apprête à repartir. Je jette quelques mots à Lisa qui est restée médusée. Tire la bride ! Fais-la tourner en rond !   Et elles tournent, tournent, plus serré, toujours plus serré, jusqu’à l’arrêt total.

Nous glissons au bas de nos montures, chancelantes, les larmes aux yeux d’une peur rétrospective, le cœur palpitant, mesurant seulement maintenant les risques encourus sur ce sol inégal couvert de feuilles… Nous pestons contre ce chasseur inconscient, puis nous rions, évacuant le stress… Et un sentiment étrange de satisfaction s’empare de nous tandis que nous marchons à côté de nos chevaux essoufflés, pour les rassurer, pour nous rassurer. J’ai tenu… On a tenu… On a partagé ça… Quelle trouille… Quelle exaltation !




Sur la vitre fissurée du hublot, les ruisseaux de pluie courent en silence... Ses yeux frémissent une dernière fois, sa respiration se fait enfin plus régulière. Apaisée. On croirait même qu'elle sourit...
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:54 par Roxanne »
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Réponse #36 Dim 04 Mai 2008, 19:11
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- Port d’attache -

3043
Jour 10 – Milieu de matinée


Le reflet d’un rayon caresse sa tempe. On devine un visage un peu pâle, légèrement creusé, dont les cernes bleutés démontrent une fatigue accumulée au fil des jours. Les minutes passant, le reflet finit par illuminer tout le visage endormi, jouant avec ses longs cils et les mèches noires qui l’encadrent. Les fines paupières tressaillent. Elles s’entre ouvrent, et se referment aussitôt, une main volant au secours des yeux un instant éblouis, bientôt rejointe par une autre qui lui fait, câline, ses salutations du matin.

Elle plisse le front, gémit doucement, miaulant presque, protestant à sa manière contre le sommeil qui la quitte. Puis, vaincue, elle s’étire voluptueusement, masquant d’une main un bâillement irrépressible. Enfin, ses yeux en amande d’un bleu profond s’ouvrent, découvrant avec étonnement ce qui l’entoure.



Il fait un temps magnifique ce matin. Enfin, ce matin… J’ai bien dû faire le tour complet du cadran cette nuit. Je crois que c’est la première fois que je dors aussi bien depuis… Enfin, aussi longtemps que je m’en souvienne, ce qui ne remonte pas à si loin, finalement. Mais il faut bien avouer que ces fauteuils sont autrement plus confortables que mon pauvre matelas de feuilles !

Pourtant, il me tarde de rentrer « chez moi ». J’ai mis quelques instants à comprendre où j’étais… Ça me semble incroyable mais en à peine quelques jours, j’ai déjà pris mes marques dans « ma » petite clairière, pris l’habitude de me réveiller dans ce lieu, de retrouver la silhouette rassurante du grand arbre qui surplombe mon bout d’abri, et d’entendre le chant de l’onde tout proche… Je me suis déjà attachée à ce point d’ancrage, comme si j’avais désespérément besoin d’un refuge, quelque chose de stable, de durable… de familier. Je suppose que mon amnésie est pour beaucoup dans ce besoin de repères… A moins que ça ne remonte plus loin ; c’est peut-être tout simplement une nécessité pour toutes les hôtesses du monde.

Le soleil joue gaiement sur les feuillages encore humides. Je m’étire une nouvelle fois, m’extirpe de la cabine en prenant soin de ranger le vieil opinel dans mon précieux sac de toile, et fais quelques pas dehors. Une agréable odeur de terre mouillée monte du sol, et, hormis quelques oiseaux que ma présence ne semble pas perturber le moins du monde, la clairière semble vide.

J’ai faim, mais pas autant que je le devrais sans doute… Est-ce que je ne commencerais pas à m’habituer doucement au manque de nourriture ? Est-ce mauvais signe ? Hum… En même temps, si on me proposait un bon steak avec des échalotes confites et une sauce au vin rouge, je serais bien loin de le refuser. Ça ne doit donc pas être si grave.

Je décide d’explorer une nouvelle fois l’avion et ses alentours, à la lueur du jour cette fois, avant de prendre le chemin du retour. Qui sait, peut-être que certaines choses ont échappé à mon exploration d’hier ?




Jour 10 – Trois heures plus tard

Pas grand-chose de plus… Je pense pourtant qu’il faudra que je revienne dans le coin, la bourre des sièges pourrait être un matelas bien plus confortable que ce dont je dois me contenter pour le moment… Avec un tissu bien tendu tout autour… Mais pour ça, il me faudra d’abord trouver le tissu et de quoi le coudre. Il n’y a donc pas urgence.

Et peut-être que je pourrais aussi trouver une utilité à certains des morceaux de tôle qui jonchent le sol par endroits, mais je reviendrai mieux équipée, avec une sorte de brancard de fortune si je peux, pour éviter de faire trop d’allers-retours... Mes trouvailles d’hier et la couverture étant déjà relativement encombrantes, je me suis contentée de ramasser un petit bout de tôle vaguement rectangulaire, dont je n’ai pas encore idée de l’utilisation, mais ça viendra sûrement.

Pendant presque une heure, j’ai tourné en cercles concentriques autour de l’épave pour retrouver mon chemin de cailloux. Et c’est ainsi que je suis tombée sur un dernier trésor : un vieux parachute gisait à quelques mètres du sol, entortillé sur lui-même, les cordages pris dans de grandes lianes qui se jetaient sans vergogne entre les arbres géants.

Il m’a bien fallu une bonne heure de plus pour réussir à le dégager de sa prison verte, mais ça en valait la peine ! Me voilà riche d’une toile « presque pas » trouée et à peu près imperméable, du moins je l’espère, d’une grande quantité de cordages plus ou moins en état, d’un sac de cuir sûrement plus résistant que le mien, et de tout un tas de mousquetons. Mon petit travail de désincarcération achevé, je reste un moment pensive. Comment ce parachute est-il arrivé là ? Son propriétaire s’en est-il sorti vivant ? Est-il encore là, quelque part sur cette île ?

Riguel finit par me ramener les pieds sur terre et je repars en quête, chargée comme une mule. Quand je retrouve enfin mon premier galet suspendu, je m’empresse de marquer la fin du chemin avec de petites croix gravées sur quelques troncs d’arbres, pour être sûre d’arriver directement à l’épave la prochaine fois.

Puis je reprends, le cœur léger, le chemin parcouru hier. Pas de serpent, de papillon ni de biche cette fois, juste les arbres immenses et le soleil qui perse à travers la canopée, dessinant comme une cathédrale de végétation et de lumière, magistrale et envoûtante. Je la traverse, le sourire aux lèvres.

Je serai bientôt chez moi… Et cette idée m’emplit d’un profond contentement. Oui, chez moi.
 
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Réponse #37 Dim 22 Juin 2008, 00:29
Roxanne
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- Pas si seule que ça -

3547
Jour 10 – Fin d'après-midi

J'ai bien failli me perdre.

Un de mes cailloux s'était décroché et gisait au sol, presqu'enfoui sous une couche de feuilles mortes. Bien sûr, au bout d'un moment à marcher sans plus trouver aucun de mes repères, j'ai commencé à paniquer un peu, avant de finir par revenir sur mes pas, de déposer tout mon barda sous le dernier marqueur suspendu, et de commencer une fouille systématique du sol. Je me voyais déjà errant comme une âme en peine à travers la jungle hostile, désespérée, et terminer en repas de luxe pour boa constrictor amateur de cuisine à l'européenne… Ou plutôt, en l'occurrence, de cuisine d'européenne.

L'avantage de la chose, c'est qu'en cherchant mon caillou de petite Poucette, je suis tombée sur des plants de fleurs jaunes qui ont immédiatement retenu mon attention. A l'aide du précieux couteau récupéré dans l'épave, j'ai creusé, fébrilement, à leur pied.

Je ne m'étais pas trompée. Ces racines étaient comestibles, j'en avais l'intime conviction. Elles ressemblaient comme deux gouttes d'eau à des topinambours. Cru, c'est plutôt immangeable, mais maintenant que j'avais des allumettes, et ce vieil élément de cantine militaire, beaucoup de choses devenaient possibles ! Voilà qui allait me changer de mes orgies de fruits, ma seule nourriture depuis maintenant dix jours.



Après une petite récolte, j'ai continué mes fouilles et enfin retrouvé le galet fugueur, qui a aussitôt retrouvé son perchoir en vue de ma prochaine escapade.

J'ai décidément un sens de l'orientation aussi inexistant que les cactus au pays des manchots... Je me soupçonne d'avoir été le genre d'hôtesse infoutue de retrouver le chemin des locaux réservés au personnel dans chaque nouvelle aérogare. Ça devait être quelque chose !

La morale de cette histoire, c'est que quand on n'est pas douée, il faut être bien organisée. En fin de compte, j'ai fini par retrouver mon petit lac turquoise, et c'est avec délices et insouciance que j'abandonne mes habits et mes trouvailles pour un bain rafraîchissant et réparateur.


Une heure plus tard, parfaitement délassée, je m'apprête, enfin, à rentrer chez moi. Mais alors que je tente de la remplir pour tester son étanchéité et ramener de l'eau fraîche à mon campement, la vieille gourde en aluminium m'échappe des mains. Je peste contre moi-même et la regarde finir sa course en bas de la cascade. Bougre d'andouille maladroite ! On n'a pas idée…

Une fois arrivée en bas, après maintes précautions pour éviter une dangereuse glissade, je la repère sur un tapis de mousse. Avec un peu de chance, elle n'aura pas trop souffert de la chute. Mais quand je me baisse pour la récupérer, je tombe nez à nez... ou plutôt nez à pied… avec une empreinte de chaussure. Toute fraîche. Juste là, au bord de "ma" cascade.

Je reste quelques instants immobile, les yeux rivés sur la trace de chaussure. Panique à bord.

Qui est-ce ? Un des rescapés de mon avion ?
Le propriétaire du parachute, peut-être ?
Qu'est-ce qu'il est venu faire ici ? Ami ?... Ennemi ?





Je tente de raisonner mes craintes instinctives. Une sourde angoisse m'étreint. Dix journées d'errance, de solitude, de lutte contre moi-même et contre un environnement plutôt hostile, m'ont rendue méfiante. C'est sans doute un réflexe de survie bien naturel…

Pourtant, il n'y a aucune raison que cette personne soit un ennemi… Voilà que je me mets à réagir comme un animal sauvage ! Et bien que sachant ça, je n'y peux rien : je ressens cette découverte comme une intrusion dans mon territoire. Je remonte donc à la hâte ramasser mes affaires pour regagner mon abri. Pour regagner la sécurité. Une sécurité toute relative, bien sûr, et sans doute illusoire. Mais je ressens brusquement ce profond besoin d'être... chez moi.

Mais une autre surprise, et de taille, m'y attend...

« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:56 par Roxanne »
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Réponse #38 Dim 04 Jan 2009, 14:16
Roxanne
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- Démasquée -

4727
Jour 10 – Dans l’obscurité de la nuit

Je ressens, comme jamais, une très grande excitation. Pire qu’un lapin shooté aux piles Duracell ! Si je ne fais plus les cents pas autour de mon modeste abri, c’est qu’à force de trotter mes pieds commencent à nouveau à me faire souffrir…

La nuit a repris ses droits, entourant les environs d’une obscurité plutôt opaque. J’avais prévu de faire un feu, mon premier feu de camp, ce soir… du genre grande flambée victorieuse, de celles qui réchaufferaient autant mon âme que le tas d’os qui me sert de squelette. Mais les dernières trouvailles de la soirée ont chamboulé mes plans et remis à demain mes pulsions pyromanes.

Qui est-ce ?
Bon sang, mais qui est-ce ?


Quand je suis arrivée dans ma petite clairière, préoccupée par l’empreinte trouvée un peu plus tôt, je n’ai d’abord rien vu. Je me suis engouffrée sous la construction encore précaire que je qualifie pompeusement de « maison », pressée d’y entreposer mes petits trésors glanés sur la vieille épave, avec un indéniable sentiment de fierté. Comme si je meublais un nouvel appartement… avec un vieux parachute troué en guise de rideaux et une couverture mitée pour faire office de canapé. Etrange fierté en vérité !

Mais en arrivant au milieu de la « pièce », mon pied a butté sur un objet. Un objet qui n’était pas là. Ou plutôt, qui n’aurait pas dû y être. Et qu’en tout état de cause, JE n’avais pas laissé là.

Non… Non, certainement pas.

D’ailleurs, cet escarpin bleu, ça faisait bien dix jours que je ne l’avais plus vu. Comme me l’a fait remarquer Riguel avec son tact habituel :
Bah oui, forcément, tu t’es prise pour une héroïne de bouquin, sauf que toi t’as semé tes deux godios au p’tit bonheur la chance, en plein milieu d’une jungle déserte, comme si t’espérais que deux tarzans charmants viennent à ton secours… C’est pas Roxanne, que t’aurais dû choisir comme nom, mais Cendrillon, ma cocotte !

A cet instant, mon cerveau s’est pris pour un horripilant jeu en ligne surchargé de requêtes : il ramait pire qu’un naufragé volontaire traversant l’Atlantique en solitaire, et encore, sans que les pagaies touchent l’eau. Ecran bleu. Reboot system. Démarrage en mode sans échec en cours…

Lapalissade des plus basiques : puisque je n’avais pas posé ça là, c’est que quelqu’un était venu ici. Et m’avait laissé volontairement ce signe de son passage, bien en vue au beau milieu de mon abri. L’empreinte...

L’intrus… Etait-il encore là, à l’affût, guettant ma réaction peut-être ? Etait-ce un test ?

Et comment précisément avait-il su pour l’escarpin ? Su qu’il était mien… Etait-ce lui qui m’espionnait depuis quelques jours, était-ce donc son regard dont je sentais le poids léger mais inquisiteur sans jamais détecter nulle part de silhouette suspecte ? Ça ne pouvait pas être un hasard. Ou bien… Aurait-il pu poser ça sans savoir ?

Et ce n’est qu’un tout petit panel des questions qui se percutaient allègrement dans ma boîte crânienne, jouant avec mes nerfs et me faisant oublier toute autre préoccupation… même celle de remplir ma carcasse de nourritures un peu plus terrestres.

J’ai abandonné l’hypothèse « simple coïncidence » quand mes yeux se sont posés sur mon costume d’hôtesse, sagement plié à quelques mètres de là. Je l’avais soigneusement lavé quelques jours avant, pensant l’utiliser à l’occasion comme rechange de secours, car malgré son manque cruel de pertinence dans le cadre d’une survie en pleine jungle, c’était tout ce que j’avais pour en faire office. Forcément, si mon mystérieux visiteur avait vu cet ensemble, la conclusion s’était imposée d’elle-même. Un tailleur d’hôtesse, c’est facilement reconnaissable… Coloris similaire… logique. Imparable. Pas de hasard, donc.

Je saisis l’escarpin que je fais pensivement tourner devant mes yeux un peu inquiets.


Trônant sur une table de nuit en bois clair, le radio réveil indique 5h57. A cette saison, sur Paris, le soleil n’est pas encore d’humeur à venir encourager les pauvres bougres qui se préparent pour une longue journée de boulot. La radio égrène quelques notes avant que le présentateur ne reprenne la litanie des informations du jour. Ma main se tend distraitement pour lui couper le sifflet. Assez de catastrophes, aujourd’hui est un grand jour, je ne veux pas d’oiseaux de mauvais augure. Je frôle au passage une des fleurs de la branche d’orchidées qui s’élance, gracile et gracieuse, d’un soliflore.


J’ajuste ma chemise, lissant du dos de la main ma jupe d’uniforme. Vient ensuite la veste, dont le ceintrage épouse parfaitement la courbe de mes reins. Je ne suis pas particulièrement narcissique, mais j’avoue que le bleu de cet ensemble met bien en valeur celui des yeux qui me contemplent dans le miroir. Ne manquent plus que mes escarpins… Fichues chaussures, où donc ai-je bien pu les égarer cette fois ? Un talon bleu clair qui déborde d’un repli de couette m’oriente vers le lit. Et d’une. Reste à trouver la seconde... C’est toujours comme ça, ces chaussures ont une fâcheuse tendance à ne jamais être là où on les attend…


Des bribes de souvenir remontent, précis, mais entourés comme toujours d’un épais brouillard de flou, et le reste se perd dans cette masse informe avant que tout ne s’estompe à nouveau. Et pendant que la nuit tombe, imperturbable, l’inquiétude monte en moi en même temps qu’une grande exaltation, les deux se disputant sans gêne la possession d’un même territoire.

Exaltation à l’idée que je ne suis plus si seule que ça, et qu’enfin, je vais peut-être pouvoir parler à quelqu’un d’autre que Riguel… Mais si, Riguel, tu es d’une charmante compagnie et je serais bien désoeuvrée sans ta présence, mais… c’est… différent, tu comprends ? Parler vraiment. Entendre le son de ma voix ailleurs que dans mon cerveau dérangé…

Inquiétude… car s’il s’agit d’un rescapé de mon avion… Riguel, je me sens si coupable ! Si coupable d’avoir simplement fui le site du drame sans avoir cherché à aider personne ! Comment l’autre… s’il est bien un survivant de mon vol, du vol dont j’étais responsable… Comment réagira-t-il quand il saura ?... quand, peut-être, il reconnaîtra en moi l’une des hôtesses de bord?...

Envie folle.
Partir à sa recherche, suivre les empreintes... Avoir de la compagnie, enfin !
Peur irrépressible.
Et ce premier face à face? Et si?... un rejet ferme et définitif?... Mépris. Honte.
Excitation.
Peut-être aura-t-il un indice sur mon identité ?
Crainte.
Et si la mémoire me revenait, et si ce que je découvrais alors était terriblement décevant ?


Les sentiments se percutent et tourneboulent comme les tissus dans le tambour d’un lave linge...
Jusqu’à ce que, lessivée, je ne finisse par me laisser emporter dans un sommeil agité.



A jour spécial, occasion rêvée pour reprendre la plume...
Encore bon anniversaire à l'un de mes plus grands fans ;-)
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:57 par Roxanne »
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Son plus beau matin d'hiver, ou comment Hélène devint Roxanne
Réponse #39 Mer 04 Fév 2009, 02:02
Roxanne
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- L’invitation -

4930
Jour 11 – En soirée

Ce matin, en me réveillant, j’ai trouvé son invitation.

Elle… je ne sais pas pourquoi, peut-être la taille des empreintes de ses chaussures, ou la rondeur de son écriture, la sensibilité de son trait ? Bref, je ne saurais dire ce qui l'a forgée, mais j’ai l’intime conviction que mon étrange visiteur est en faite une visiteuse.

C'est ridicule...
C'est comme ça.

Ma mystérieuse visiteuse de la nuit.

Elle, donc, m’a laissé un carton d’invitation. Enfin, un genre de carton, que j’ai pris comme une invitation.

Un bout de papier à carreaux, apparemment prélevé sur un petit carnet à spirales, et sur lequel elle a griffonné un dessin. Une rose des vents, tout en haut. Ma clairière et son abri sommaire, bien reconnaissables… La cascade, la rivière… Quelques arbres pour figurer la forêt autour. Une sorte de plage, plus loin à l’ouest. Une zone plutôt sombre loin vers le sud, qu’elle n’a pas voulu nommer mais dans laquelle je reconnais, à travers les traits légers, la carlingue de « mon » avion. Sûrement le sien, aussi. Et quelque part entre cet avion et mon abri, un peu à l’écart, un peu à l’est, le long d’un bras de rivière, une croix, avec ces simples mots : « Chez moi ».

Et, délicatement posée sur le croquis, un cadeau inestimable. Surtout pour moi qui ai un sens de l’orientation aussi développé que le cerveau d’un escargot : une boussole.

A mon sens, le message est clair. L’inconnue à l’escarpin me propose de venir lui rendre visite.




Bien sûr, j’y répondrai. Il faut aller de l’avant.
Mais pas tout de suite. J’ai décidé de m’accorder quelques jours de réflexion. Le temps de me préparer. De reprendre quelques forces. De me faire plus « présentable »…
Le temps d’apaiser mes peurs, surtout. Et d’être capable d’assumer mes errances. Je ne veux rien gâcher.

Et puis ce petit délai supplémentaire me laisse savourer par avance notre rencontre. J’imagine toutes sortes de choses, m’efforçant d’oublier aussitôt les pires des scénarios, et de ne conserver que les meilleurs… Même si, bien sûr, je suis consciente que rien ne se déroulera comme je l’aurai imaginé. Je me plais malgré tout à bâtir des rencontres imaginaires et des visions improbables de ce « chez moi », qui m’attirent et m’apeurent tout à la fois.

J’admire la précision de son croquis, ainsi que le fait qu’en quelques jours, elle ait déjà exploré un tel territoire. Mon expédition façon petit poucet me semble bien ridicule en comparaison… Je tourne pensivement la boussole, le regard dans le vague. Les gravures fines sur le boîtier aux couleurs cuivrées chatouillent le bout de mes doigts. Je fais machinalement jouer le mécanisme, ce qui dévoile la frêle aiguille et son cadran de notations.

Grâce à ma mystérieuse bienfaitrice, je sais maintenant me repérer autour de ma clairière. Je sais mettre un mot sur mes directions familières. Lac vert au sud-est. Chemin de petit poucet plein est, et qui pique vers le nord ensuite. Bananiers au sud. Kakis blancs à l’ouest. C’est fou comme quelques mots peuvent donner cette étrange sensation de maîtrise de l’espace… Juste quelques mots. Et un vague croquis.

Je resserre autour de moi la vieille couverture. Le lavage de ce matin lui a redonné un semblant d’apparence, même s’il faudra sans doute plusieurs autres séances pour lui faire perdre cette odeur persistante. Dans les jours qui viennent, je vais continuer à explorer les environs. Et il faudra que je trouve, moi aussi, de quoi tracer une carte.

Une autre carte. On ne gribouille pas sur un carton d’invitation.
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:58 par Roxanne »
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Réponse #40 Lun 06 Avr 2009, 17:01
Roxanne
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- Un ange passe -
5489
Au petit ange qui nous a quittés
et nous laisse un peu orphelins
Nuit 12 – Au milieu des songes


Sous l’obscure clarté qui tombe des étoiles, la petite clairière semble profondément endormie.

De temps à autre, une ombre furtive la traverse, sans jamais s’y attarder longtemps. Pas un souffle d’air ne vient troubler la quiétude des végétaux qui paraissent comme figés… Sous l’abri de bambous et pierres mêlés, une silhouette est allongée sur une vieille couverture un peu miteuse. Sa respiration est calme et régulière, mais le tressaillement régulier de ses paupières laisse deviner l’ombre d’un rêve dans son sommeil.



L’aube pointe son nez sur l’île embrumée. Malgré les faibles latitudes, en ce petit matin naissant, une fine pellicule de givre recouvre la lande herbeuse qui longe l’océan. La mer d’huile vient lécher langoureusement, d’une façon presque paresseuse, la plage de sable fin. Sur le rivage humide, des traces de pas partiellement effacées dessinent une guirlande légère.

Au bout de la petite crique, une barque au bois bruni par les intempéries vient briser l’osmose du sable et de l’eau salée, laquelle clapote doucement contre les flans de l’embarcation. Assise sur son rebord, une jeune femme goûte distraitement la fraîcheur de l’océan du bout de son pied nu. Ses cheveux courts, un peu ébouriffés, lui dessinent comme une auréole autour du visage. Ses traits sont tirés et marqués par la fatigue, mais un voile serein les recouvre, rehaussant leur beauté singulière.

Elle resserre autour de ses épaules un châle de fortune et son regard soudain se perd au-delà de la lisière de la forêt, se teintant au passage d’une expression de tendresse mêlée de nostalgie et de tristesse. Dans la frêle embarcation, des vivres et des bidons d’eau potable encadrent un sac de cuir aux formes rebondies. Deux pagaies soigneusement polies et une voile rapiécée resserrée autour d’un petit mat viennent compléter le tableau.

Errance… Larmes… Souvenirs… Vivre… Espoir… Solitude…

Autant de mots qui résonnent dans sa tête et font écho dans son cœur. Elle le sait, il est temps maintenant pour elle de lever l’ancre. Elle est arrivée ici par accident, et même si ce hasard fortuit a fini par lui plaire, il lui faut désormais aller de l’avant et s’arracher à ce petit bout de paradis qui la retient trop loin du reste de sa vie.

Au bout d’un long moment où sa volonté flirte dangereusement avec l’incertitude et la mélancolie, elle finit par pousser vigoureusement la barque et saute avec légèreté dans le frêle esquif. Saisissant les pagaies, elle les plonge résolument dans l’eau, laissant derrière elle des arabesques qui se font écho jusqu’à la plage.

Le dos à l’archipel, elle s’éloigne rapidement. Des larmes longtemps retenues roulent doucement le long de ses joues. Les adieux ne sont jamais une chose facile. Elle sait qu’elle laissera ici une petite part d’elle-même. Que ceux qu’elle a croisés sur ce bout de terre perdu au milieu de nulle part, et avec qui elle a tissé tant de liens, malgré la solitude toujours présente, lui manqueront, inévitablement.

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Ce qu’elle ne sait pas… c’est le grand vide que va laisser son départ.



Dans son sommeil, Roxanne se tourne et se retourne, quelque chose la perturbe. Elle murmure des bribes de phrases incompréhensibles dont on ne comprend que quelques vagues mots : reste… sourire… manquer… pourquoi ?...

Plantée au bord de la même crique, je gesticule sur la plage, tentant désespérément d’attirer l’attention de celle qui s’en va. Je pleure à son tour, de rage, d’impuissance, de tristesse aussi. Du vide qui vient, brutal, de se creuser en moi. Pourtant je ne reconnais pas cette naufragée qui regagne la civilisation, mais c’est comme si une amie attentionnée, une confidente attentive, une présence bienveillante s’était soudain retirée.

J’aimerais tant la retenir… Mais l’autre ne m’entend pas, et s’éloigne inexorablement. C’est mieux ainsi, dit une voix sortie de nulle part. Je secoue la tête l’air renfrogné, refusant tout d’abord de l’écouter, mais la voix douce et sereine finit par s’imposer. « Je serai là… toujours. Tu sauras où retrouver ton ange, petite fée... C'est mieux pour moi... et tu le sais. » Je sais surtout que je n'ai aucun droit de la retenir. Je me laisse tomber sur la plage et je la regarde s'éloigner, déjà si petite sur la ligne d'horizon...



Au bout d’un long moment, sous la toiture de bambous, la respiration de la jeune femme s’apaise. Quelques heures plus tard, une petite brise se lève en même temps que le jour, emmenant, bien plus loin sur la mer, un frêle esquif à la voilure rapiécée vers un horizon inconnu.





Une page rien que pour toi, douce Soliante, parce que tu le mérites bien.
Merci pour tes sourires, tes attentions, ton écoute, ta gentillesse et ton soutien indéfectible,
et merci pour nos rires même dans les plus mauvais moments, adorable demoiselle.
Un ange est passé... Still missing you.

 
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:59 par Roxanne »
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Réponse #41 Sam 27 Juin 2009, 21:33
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- Petit à petit, l’oiselle fait son nid -
5912

Jour 14 – A la brune

Les récents évènements m’ont donné une pêche d’enfer. En trois jours, j’ai considérablement amélioré mon habitat de fortune.

Les murs sont désormais étoffés d’autres bambous et branchages divers, beaucoup plus faciles à travailler avec l’opinel. La toiture s’est enrichie de feuillages plus épais, et d’une partie de la toile de parachute qui, bien tendue, rend le tout raisonnablement imperméable. Le reste fera office de filtre à eau dans un genre de réceptacle en pierres et en argile séchée et que je dois achever de « cuire » à la chaleur d’une torche. De quoi recueillir l’eau de pluie ou de la source pour éviter d’y retourner à longueur de journée…

Pour l’instant je n’ai pas estimé nécessaire de construire de douche, la proximité du petit lac étant suffisante pour mes besoins sur ce plan. Même s’il est vrai que… je n’aurais rien contre une bonne douche bien chaude ! Mais chaque chose en son temps, Rome, pas plus que Paris, ne s’est faite en un jour. Or quelque chose me dit vaguement que j’en ai pour un bon moment à squatter ce petit bout de clairière…

Bien sûr, ce qui pressait plus que tout était l’indispensable feu. Soucieuse d’économiser mes allumettes, j’ai d’abord ramassé une quantité considérable de bois en tous genres, que j’ai entreposés à l’abri relatif d’un auvent aménagé le long de ma cabane. Une petite construction de pierres ouverte sur un côté a rapidement été édifiée en guise de pare-vent. Fébrile et anxieuse, j’ai, comme il se doit, gaspillé trois allumettes avant de réussir à obtenir une étincelle, et il m’en a fallu deux autres pour faire prendre correctement mon petit brasier… Mais c’est maintenant un joli feu de joie dont j’entretiens consciencieusement les braises.


Il faudra juste que je complète ce pare-feu d’un toit avec l’un des bouts de tôle de l’épave de l’autre jour, pour éviter les effets ravageurs de la pluie. J’ai d’ailleurs prévu d’y faire un saut demain, mes tentatives de gravure de carte n’ayant donné aucun résultat satisfaisant. J’espère dénicher de quoi écrire, même si ça me semble un peu utopique. Et je partirai cette fois bien équipée : gourde pleine, réserve de fruits, brancard de fortune fait de bambous et lianes tressées pour rapporter mes trouvailles. Et boussole à la main, pour tenter de trouver un passage plus direct à mon retour.

Le soir tombe doucement, enveloppant la forêt dans une fine brume aux couleurs étonnantes, à cause du soleil couchant probablement. Je me surprends à fredonner un air rescapé je ne sais comment de mon amnésie. Ce soir à la brune nous irons ma brune cueillir des sarments, cette fleur sauvage qui fait des ravages dans les cœurs d’enfants. Pour toi ma princesse j’en ferai des tresses et dans tes cheveux, ces sarments ma belle te rendront cruelle pour tes amoureux…

Combien il me semble étranger, le son de cette voix ! Un peu rauque, un peu hésitant, un petit filet de voix timide qui semble s’excuser de troubler le silence… Sans doute est-ce en partie dû à la solitude dans laquelle je me trouve et au repos forcé que cela lui impose depuis… depuis deux semaines déjà. Deux semaines… Il va me falloir l’apprivoiser pourtant, cette voix, si je ne veux pas me trouver totalement dépourvue quand je répondrai enfin à l’invitation qui m’a été lancée… L’apprivoiser tout comme j’ai dû le faire avec l’image que me renvoient chaque jour les eaux limpides de mon petit lac vert. « Mon » lac. Incroyable comme je m’approprie facilement les choses…

Comme souvent ces temps-ci, mon attention saute de sujet en sujet sans parvenir à vraiment se fixer. La fatigue, je suppose…

Je contemple mon modeste tas de cailloux. Il a grossi petit à petit, puis diminué d’un coup à sa première dizaine, et croît à nouveau… Comme une marée de galets mais qui laisserait toujours une trace de son passage. Petit rituel quotidien qui me relie à la réalité de l’enchaînement inébranlable des jours et des nuits, à la course imperturbable du lopin de terre qui m’accueille aujourd’hui dans le vaste univers… et qui m’assure chaque matin que je suis encore en vie.

En vie, oui, mais pour combien de temps ? Je n’ai que trop retardé ma reprise en mains, le manque chronique d’alimentation va finir par me jouer des tours. A la lueur vacillante du feu, j’apporte une ultime touche à ma dernière création, et non la moindre… Je dois avouer que je suis plutôt fière du résultat. Je me lève, soupèse l’objet, éprouve du dos de la main la résistance de son filet. Mouais… espérons qu’il tienne la route, ou plutôt le choc, et se montre digne du nom pompeux d’épuisette dont je l’ai affublé.

Demain, c’est décidé, poisson grillé au dîner !
« Dernière édition: Mar 15 Fév 2011, 11:59 par Roxanne »
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Réponse #42 Mer 02 Sep 2009, 09:45
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- Rêve de gosse -
6492
Nuit 14 – Sous un croissant de lune

La foule était impressionnante. Jamais je n’aurais pensé qu’autant de monde puisse se retrouver entassé dans un si petit espace… Pour le coup, nos manteaux commençaient à nous tenir bigrement chaud, tant l’atmosphère contrastait avec le froid piquant de cette fin de journée. Les clients se pressaient autour du comptoir, parfois doucement bousculés par ceux qui tentaient de se frayer un passage jusqu’au salon de thé, attendant patiemment ensuite qu’une table finisse par se libérer. Dans les yeux de nos voisins se lisaient la gourmandise et l’incertitude face au choix cornélien qui les attendait, reflets probables des pensées que trahissaient également les nôtres : macaron à la fleur d’oranger, ou macaron à la violette ? Les deux, mon général ? Oui, mais et celui au caramel-beurre-salé, alors ? Et l’autre, là, au citron, dis, il doit être pas mal non ?

Nous avons fini par obtenir à notre tour les pâtisseries tant convoitées et sommes ressorties, le regard pétillant, savourant par avance le fondant de ces petites merveilles. Noël approche à grands pas et déjà les premières illuminations fleurissent dans la capitale, poussant les touristes et les autochtones à déambuler dans les rues avec l’émerveillement de grands enfants. Je souris à ma compagne d’escale. Cette escapade parisienne entre filles me fait le plus grand bien…

Devenir hôtesse est souvent un rêve de gamine. « Moi, quand je sera grande, je sera hôtesse de l’air. Ou alors vétérinaire. Ou maîtresse, comme toi maîtresse. »

Mais une fois devenue jeune femme, la chose est parfois moins reluisante qu’on ne se le figure. Jet lag à répétition, toujours entre deux avions, un chez soi dont on finit par se demander s’il l’est vraiment, sans parler des turbulences et autres mains baladeuses… Et le sourire à garder, toujours, en toutes circonstances. Et que dire de la vie de famille souvent bien difficile à gérer… quand on en a une.

Oui, mais il y a les pilotes, les beaux pilotes dans leur séduisant uniforme ? Parlons-en… Les relations professionnelles dans ce milieu restent souvent très superficielles, de fait. Les équipes tournent, on se croise, on se côtoie, on fait connaissance… on se frôle… sur quelques escales. Puis on change totalement de partenaires de vol. La compagnie est grande, et la conséquence en est que rares sont les vraies relations qui s’établissent de manière durable….

Ce fut l’une de mes premières déceptions… et puis j’ai fini par m’y faire, vaille que vaille. Mais ça contribue à mon sentiment que je ne resterai pas dans ce métier encore bien longtemps. C’est un style de vie qui va un moment, qui plaît à la jeunesse avec ses opportunités de voyages et de découvertes, ou encore aux fous d’aéronautique, mais viendra vite un temps où j’aurai d’autres aspirations…


Mon amie, elle, a choisi de vivre de sa passion. Un choix difficile, qui n’allait pas de soi, financièrement en particulier… mais je l’admire aussi pour ce courage, outre son talent indéniable. Ce soir, avec son œil d’artiste, elle m’emmène découvrir Beaubourg. Moi qui ne comprends rien à l’art moderne, je compte bien en profiter au maximum. Ma semaine de récupération commence décidément à merveille.

C’est à l’instant où je me fais cette réflexion qu’un passant me bouscule violemment. Plus surprise qu’autre chose par cette brusquerie, je le regarde avec stupéfaction. Il faut dire que son allure est pour le moins inhabituelle : affublé d’une barbe de quelques jours, l’homme porte ce qui ressemblerait vaguement à une tenue militaire d’entraînement, mais qui aurait passé de sales quarts d’heure à force d’être frottée au sol ou aux épines de la nature… S’ajoute à ça un casque d’aviateur, à l’ancienne, qui dénote au milieu des coiffes hivernales des parisiens. Mais le plus incongru peut-être dans cet étrange accoutrement est l’énorme sac à dos qu’il porte nonchalamment sur ses épaules… Trimbalant de manière anodine un parachute comme d’aucunes leur sac à main.

Il s’est retourné et m’observe lui aussi, d’un regard mystérieux et pénétrant qui me déstabilise. Au bout de quelques instants qui me semblent des heures, il finit par me parler, d’une voix grave et douce. Il me dit que la forêt est dangereuse, que je ne me méfie pas assez, que la biche devrait être plus souvent sur ses gardes… Super, mais quelle forêt ? et c’est quoi, cette histoire de biche ? J’hésite entre l’incompréhension et l’éclat de rire, tandis que mon amie me secoue le bras de manière de plus en plus pressante… Et elle fait tant et si bien que je finis par…



Me réveiller.

Tout est obscur autour de moi et je réalise vite que tout cela n’était qu’un rêve de plus, déjà partiellement englouti dans les brumes de mon cerveau. Mais je n’ai pas le temps de réfléchir plus avant : « on » continue à me secouer le bras avec insistance…

Étant donné que ce n’est plus un rêve, avant même d’avoir compris ce qui m’arrive… Je me mets à hurler.
« Dernière édition: Dim 03 Juil 2011, 20:14 par Lline »
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Réponse #43 Mar 15 Fév 2011, 12:13
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- Créatures de l’ombre -
11148
Avec mes excuses pour ce long silence
et un immense merci à Celui Qui m'est si fidèle
Nuit 14 – A la lueur des braises

Un cri déchire la nuit.
Strident.

Ce n’est pas le mien.

S’engouffrant dans mes veines, la panique a dissipé les brumes du sommeil en quelques fractions de secondes, si bien que je profite pleinement de ce hurlement qui fait écho au mien. La première surprise passée, je comprends que ce n’est pas un cri agressif, mais plutôt… terriblement angoissé. Au même instant, je réalise que la pression sur mon bras a cessé. Je l’ai effrayé… Mon mystérieux visiteur nocturne a peur de MOI. L’incongruité de cette évidence me réduit au silence, et, presqu’aussitôt, l’autre hurlement s’éteint à son tour.

Un assourdissant silence s’installe alors.

Le cœur battant la chamade, je fouille des yeux la pénombre, cherchant à y distinguer une quelconque forme familière. Et tandis que le chant de la jungle nocturne reprend sa mélodie étrange et un peu effrayante, je me revois soudain des années plus tôt… Toute gamine. Quelques années à peine…

Recroquevillée sur mon lit, en sueur, en pleurs… apeurée… cherchant dans l’obscurité de la pièce les terrifiantes silhouettes qui peuplèrent mon cauchemar… retenant des hoquets de peur, par crainte qu’ils ne rendent vivantes les monstrueuses créatures de l’ombre, nées d’une imagination fertile, mais qui semblaient si réelles il y a quelques minutes… A moitié redressée, le dos contre le mur, une main pressée sur le cœur, l’autre agrippée au drap comme un alpiniste à son filin… et ces minutes qui semblent des heures… cette voix qui crie à l’intérieur de ma tête, appelant au secours, de toutes ses forces, sans qu’aucun son ne sorte…

L’attente, interminable, angoissante… Celle du gibier qui devine le chasseur tout proche et ne voit aucune échappatoire… L’attente de l’attaque que je sais imminente, et que je viendrais presque à considérer comme une délivrance, avant de me trouver, du haut de mes cinq ans, lâche d’avoir une telle pensée, aussi fugace fut-elle… Des secondes qui s’égrènent, au rythme du sang qui tambourine à mes tempes fiévreuses…



Et puis, enfin… le léger grincement de la poignée… la fente lumineuse qui explose jusqu’à devenir une fenêtre aveuglante dans laquelle se découpe, à contre-jour, une silhouette sombre… Cette seconde d’hésitation où le cœur s’emballe… Avant de reconnaître, soulagement intense, la voix maternelle… J’enfouis ma tête dans son cou, cachant mon visage plein de larmes dans sa chevelure, m’enivrant de son parfum… retrouvant enfin la sécurité de ses bras… Là, là… Juste un mauvais rêve… juste un mauvais rêve, ma puce…


Un faible craquement me tire de ma rêverie, en un prodigieux bond dans le temps. Je mets quelques instants à en comprendre l’origine : la dernière branche de mon feu vient de se briser, en deux tisons à moitié consumés d’où s’élèvent maintenant, dans la lueur rougeâtre des braises, d’hésitantes volutes de fumée. Alors que je contemple ce spectacle, m’habituant à l’obscurité, une ombre traverse l’espace qui me sépare du foyer. Frêle, hirsute, incertaine… Et qui disparait brusquement tandis que les spasmes d’un rire nerveux me secouent.

Cette longue queue fine, ces oreilles pointues, cette petite main douce mais velue… Ce n’était qu’un singe ! Tant de frayeurs pour un si petit animal, inoffensif et seulement… curieux… Je me sens stupide et incroyablement soulagée tout à la fois, alors que les éclats de rire libérateurs résonnent d’une étrange façon dans ma petite clairière…

Rigole, ma fille, rigole… N’empêche, si pour une fois tu daignais m’écouter, tu comprendrais que tu t’en tires à bon compte...... pour cette fois.
Tiens ?... Te revoilà toi…

Je l’avais crue vexée, ma petite Riguel. Voilà trois jours qu’elle ne m’avait plus adressé la parole… depuis la fameuse invitation, en fait. L’invitation…

Nouveau craquement qui m’empêche de repartir dans mes habituelles divagations. La silhouette du petit primate, sa queue encore hérissée de la frayeur que je lui ai faite, se distingue à peine de l’autre côté du tas de braises. Je ne peux réprimer un sourire amusé. Il faut croire que je l’intrigue diablement pour qu’il soit resté si proche… Peut-être reviendra-t-il au grand jour, qui sait ?...

Lui… ou un autre bien plus dangereux ! En plus t’en sais rien, si ça se trouve il a la rage…
Merci pour cette belle leçon d’optimisme, Riguel.
A ton service.

Elle m’agace, mais elle a raison.
Elle a toujours raison.

C’est sûrement ça, précisément, qui m’agace.
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Réponse #44 Mer 29 Juin 2011, 09:56
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- Comme un poisson dans l'eau -
11988

Une truite dans la marmite vaut plus que deux saumons dans la rivière.
Proverbe irlandais

Jour 15 – Bientôt midi

Ma première partie de pêche à l’épuisette s’est révélée plus ardue que je ne l’avais espéré.

Après un rapide et frugal déjeuner, je suis partie ce matin, le pied léger, pleine de confiance et d’entrain, brandissant comme un étendard mon instrument fraîchement fabriqué. Je me voyais déjà rapportant triomphalement une brochette de poissons luisants devant une Riguel médusée et admirative face à ma dextérité, et pour une fois bien en peine de me servir la cuisine de son cynisme habituel.

Le monde me souriait, depuis le soleil qui me saluait à travers la verdure luxuriante et jusqu’à ce petit lézard vert olive qui égayait mon trajet par ses jeux incessants de fuites et de retours en arrière, la curiosité et la prudence se succédant à tour de rôle. Par moments, les effluves sucrées et enivrantes d’un buisson en fleurs me parvenaient, tandis que les trilles joyeuses d’une poignée d’oiseaux se faisaient écho loin au-dessus de ma tête. Lorsque j’atteignis la rivière, l’eau était délicieusement fraîche. Une sorte de petit martin-pêcheur peu farouche captiva mon attention amusée un long moment avant que je ne me décide finalement à m’atteler à ma tâche du jour. La journée était porteuse des plus mirifiques promesses.

Deux heures plus tard, mes petits petons sont horriblement gelés, cette rivière est le Styx de l’Enfer et l’oiseau qui chaparde mes proies en est son cerbère moqueur ! Exténuée, le dos engourdi à force de me pencher en vain au-dessus de l’onde limpide, les yeux fatigués de pister des ombres fuyantes, les bras frôlant la crampe, je suis à deux orteils d’abdiquer face à la difficulté inattendue. Seules les railleries prévisibles de Riguel, et peut-être aussi les gargouillements de mon estomac, me poussent à la persévérance…

Tout à l’heure, à force d’acharnement, j’ai enfin réussi à emprisonner une première truite. Oh… une petite, une modeste… mais une truite tout de même ! Hélas… tellement éberluée d’avoir enfin capturé autre chose que de l’eau claire, contemplant mon exploit, bêtement campée au milieu de la rivière, je n’ai pas pensé qu’elle serait capable de frétiller et se débattre tant et si bien… qu’elle a fini en un plongeon par me filer entre les jambes, dans une gerbe d’écume.

Non, décidément, la pêche n’est pas mon fort.




Jour 15 – Bientôt minuit

Fascinant à quel point le moral peut faire le yoyo en si peu de temps.

Tout à l’heure, je maudissais cette île, cette rivière, ces poissons insaisissables et toute la nature odieuse qui m’entourait, dans ma rage et mon désespoir… Et il aura suffi de quelques coups dans l’eau un peu plus chanceux pour que la vie me semble à nouveau infiniment bienveillante à mon égard. L’âme humaine est ainsi faite… Enfin… La mienne, en tout cas.

Bien sûr, mon retour dans la clairière a été bien moins triomphal que prévu, et surtout bien plus tardif, car il m’a fallu quelques heures de plus à lutter dans l’eau froide pour ne pas revenir bredouille, et quelques autres à trouver de quoi compléter mon menu, le nez au sol et le dos courbé, mais le résultat est là : ce soir, c’est « Grillade de Truite et sa Purée de Topinambours au Thym » !

Bon… Sans crème.
Ni sel, ni poivre, ni citron. Ni vin blanc.
Et avec les doigts.

Et malgré tout, c’est le plus délicieux repas que je m’offre depuis mon arrivée ici. Ça me semble même être le plus délicieux qu’il ne m’ait jamais été donné de savourer. Ces racines sauvages sont divinement fondantes et parfumées par les herbes aromatiques, quant à la chair blanche du poisson, elle est tout bonnement exquise, cuite à point, et sa peau grillée croustille à souhait sous la dent… Je déguste chaque bouchée comme d’autres se délectent de caviar, la mine réjouie, le sourire jusqu’aux yeux, enivrée d’odeurs et de saveurs presque oubliées. Heureuse comme une enfant au pied d’une pile gigantesque de paquets cadeaux le matin de Noël.

Ce soir, assise en tailleur à quelques mètres de mon feu, me dorant à la douce chaleur de ses flammes sur ma vieille couverture élimée et encore un peu puante, les mains poisseuses jusqu’aux poignets, le dos en compote et les cheveux en bataille, mais l’estomac bien rempli… Oui, ce soir, la vie me semble extraordinairement belle.
« Dernière édition: Mar 18 Oct 2011, 15:51 par Roxanne »
Chacun de ces petits feuillets était comme un pétale envolé de ton âme...

Son plus beau matin d'hiver, ou comment Hélène devint Roxanne
Réponse #45 Mar 18 Oct 2011, 17:32
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Those days are over



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Nuit 15 – Au milieu de la nuit


Le train file à vive allure à travers la campagne givrée.

Bercée par le chaos irrégulier de la vieille voie ferrée, je me sens peu à peu envahie par une douce torpeur. En face de moi, contre la fenêtre, ma voisine a relevé le nez de son écran, une des rares fois depuis le début du trajet, pour plonger des yeux tristes et fatigués dans le défilement du monde extérieur. A mon tour, je laisse dériver mon regard sur le paysage qui s’offre à nous.

La nuit tombe lentement, à son rythme de parachutiste profitant de la moindre seconde d’ivresse, trainant derrière elle son lourd manteau d’obscurité, troué, çà et là, de minuscules paillettes scintillantes. La nuit est une coquette... Chassé par cette dégringolade, le soleil s’est placé en embuscade derrière quelques nuages égarés à l’horizon, embrasant au passage un petit bout de ciel de vives teintes orangées. Ce n’est qu’un baroud d’honneur. Il finira par sombrer de l’autre côté de l’horizon, affûtant ses armes pour mieux ressurgir à l’opposé demain, prenant son ennemie de toujours à revers…

Ma voisine esquisse un faible sourire, semblant trouver un peu de réconfort dans le caractère immuable de cette danse céleste. A ma gauche, la nuit a depuis longtemps pris ses quartiers et on ne distingue que les fugaces lanternes de maisons isolées qui se pressent de disparaitre sitôt aperçues. Entre chaque fulgurant passage, ce n’est qu’une chape d’obscurité refusant de se laisser percer du regard. La plupart du temps, la vitre froide ne fait que renvoyer le pâle reflet de la vie du wagon.





Mes pensées, volages, s’échappent vers la fin du voyage, devançant le train de quelques heures. Je vais bientôt retrouver ma cousine Cathy, que je n’ai hélas pas vue depuis trop longtemps… Mais cette fois sera un peu particulière. Je vais enfin voir son beau ventre, arrondi pour la première fois… Elle m’a raconté son aventure intérieure pendant de longues heures au téléphone, ses petites misères et ses grands émerveillements, les premiers échos d’un autre petit cœur en elle, puis ces mouvements à peine perceptibles et pourtant si rassurants… Et maintenant, j’ai hâte, ô combien, de sentir sous ma main son bébé donner des petits coups de pieds ! Un sourire ravi illumine mon visage par anticipation. Ce sera vraiment un séjour magique.

L’arrivée du vendeur ambulant interrompt ma rêverie. Assortiment de boissons chaudes, boissons fraîches, sandwichs, biscuits salés ou sucrés, mesdames-messieurs je vous sers quelque chose ?... Après tout, pourquoi pas, il reste encore une bonne heure de trajet. J’observe subrepticement ma voisine de carré. Toujours cet air si désespérément triste, presque… douloureux. Je ne connais rien de son histoire, mais peut-être qu’un petit apéritif improvisé avec la parfaite inconnue que je suis lui changerait un peu les idées ? J’hésite un instant, puis me lance, lui proposant quelques pistaches et des chips au bacon, joignant le geste à la parole. Un timide sourire récompense ma hardiesse, et, encouragée par le mien, elle commande à son tour un Perrier pour trinquer avec moi.

Je la sens tendue et secrète, mais au fil des minutes et de mes petites anecdotes d’hôtesse, son masque de tristesse s’estompe peu à peu. Une petite pause dans une soirée trop morne… Notre vendeur ambulant remonte soudain la travée, accompagné du grincement caractéristique des vieilles roues de son chariot. C’est étrange, je n’avais pas remarqué tout à l’heure les lunettes d’aviateur sur son front, ni son écharpe de la couleur des blés mûrs, façon Saint Exupéry…

C’est à moi qu’il s’adresse directement, l’air un peu sévère cette fois. Il me fourre une peluche hirsute sous le nez. Vous aviez encore égaré votre Tidou, Mamzelle, décidément, c’est à croire que vous n’avez pas de tête ! Vous devriez en prendre un peu plus soin, c’est un petit ours sans défense, dans une jungle comme ça, abandonné à son triste sort, imaginez un peu !

J’imagine, et mon air piteux et coupable semble l’adoucir, si j’en crois le sourire indulgent qu’il me lance. Puis, sur un étrange sifflement du train, son visage s’efface dans l’obscurité d’un tunnel…



Perché sur l’une des plus hautes branches de l’arbre qui surplombe la petite clairière, un oiseau aux couleurs chamarrées salue l’arrivée imminente de l’aurore. Les trilles enjoués de son chant s’envolent, légers, vers un ciel que constellent encore quelques étoiles paresseuses.

Une belle journée s’annonce.

Chacun de ces petits feuillets était comme un pétale envolé de ton âme...

Son plus beau matin d'hiver, ou comment Hélène devint Roxanne
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